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— Tu es informée de son plan au sujet de… (Rand s’interrompit soudain.) Pour m’aider ? Comment ? Que vous a raconté Moiraine ?

Egwene croisa les bras et saisit les deux extrémités de son écharpe. Nynaeve adoptait cette posture lorsqu’elle s’adressait au Conseil du village avec la ferme intention de se faire entendre, quel que soit l’entêtement de ses interlocuteurs. Consciente qu’il était trop tard pour revenir en arrière, elle continua sur la voie où elle s’était engagée :

— Je t’ai dit de ne pas faire l’idiot, Rand al’Thor ! Les Hauts Seigneurs rampent peut-être à tes pieds – quand ils ne glissent pas ! – mais je me souviens du jour où Nynaeve t’a flanqué une fessée parce que Mat t’avait convaincu de voler un cruchon d’eau-de-vie.

Elayne resta aussi impassible qu’une statue. Pour un œil exercé comme celui d’Egwene, il parut évident qu’elle mourait d’envie d’éclater de rire.

Rand ne s’aperçut de rien, comme de juste. C’était un homme, après tout. Avec un rictus qui aurait pu passer pour un sourire, il dévisagea un moment Egwene.

— Nous venions d’avoir treize ans… Elle nous a trouvés endormis derrière l’écurie de ton père. Avec un tel mal aux cheveux, je peux te dire que nous avons à peine senti ses coups de badine.

Ce récit ne correspondait pas du tout aux souvenirs d’Egwene.

— Ce n’est pas comme la fois où tu lui as jeté une coupe à la tête, continua Rand. Tu te souviens ? Elle t’avait prescrit une infusion d’algue-chien parce que tu te traînais misérablement depuis une semaine. Dès que tu as goûté la potion, tu lui as lancé à la figure sa plus belle coupe. Par la Lumière ! tu as sacrément couiné, après ! Mais ça remonte à quand, cette histoire ?

— Nous ne sommes pas là pour parler du bon vieux temps, s’impatienta Egwene en tirant nerveusement sur son écharpe.

C’était une laine très fine, mais elle crevait quand même de chaud avec ce truc sur les épaules. Rand avait toujours eu la sale manie de se rappeler les anecdotes qu’il aurait mieux fait d’oublier.

Avec un petit sourire, comme s’il devinait les pensées de son amie, Rand reprit d’un ton plus guilleret :

— Vous êtes ici pour m’aider, donc. En quoi ? Sauriez-vous obliger un Haut Seigneur à tenir sa parole dès que j’ai détourné le regard ? Désolé, mais j’en doute. Avez-vous un remède contre les cauchemars ? D’autre part, j’aurais bien besoin d’un coup de main sur… (Se tournant vers Elayne, Rand sauta une nouvelle fois du coq à l’âne.) Et l’ancienne langue ? Avez-vous suivi des cours à la Tour Blanche ?

Sans attendre de réponse, Rand se baissa pour farfouiller dans les livres étalés sur le sol. Egwene vit qu’il y en avait aussi sur les fauteuils et sur le lit.

— J’ai un ouvrage, je ne sais plus trop où…

— Rand, appela Egwene, Rand ! Je suis incapable de lire l’ancienne langue.

D’un regard, la jeune femme indiqua à Elayne de ne surtout pas la contredire. Elles n’étaient pas là pour traduire les Prophéties du Dragon.

La Fille-Héritière hocha la tête, faisant osciller les saphirs qui ornaient ses cheveux.

— Nous avions bien d’autres choses à apprendre, confirma-t-elle.

Rand se redressa et soupira.

— C’était trop demander, je m’en doutais…

Il parut vouloir en dire plus, mais il préféra contempler mornement la pointe de ses bottes. S’il se troublait ainsi devant Elayne et elle, se demanda Egwene, comment diantre faisait-il pour tenir tête à des Hauts Seigneurs ?

— Nous sommes venues t’aider au sujet du Pouvoir, Rand…

La théorie de Moiraine était unanimement acceptée : une femme ne pouvait pas former un homme, pas plus qu’elle n’aurait pu lui enseigner la façon de porter un bébé. Egwene n’aurait pas mis sa main au feu que c’était vrai. Un jour, elle avait senti un tissage de saidin. Ou plutôt, si elle n’avait rien capté, quelque chose avait bloqué ses propres flux, comme un barrage de pierre qui arrête de l’eau. Contrairement à bien des sœurs, elle avait appris autant de choses à l’extérieur de la tour qu’en son sein. Avec un peu de chance, elle pourrait faire profiter Rand de cette expérience rien moins que conventionnelle.

— Si c’est possible, ajouta Elayne.

La méfiance réapparut sur le visage de Rand. Ses sautes d’humeur étaient éprouvantes, il fallait bien l’avouer…

— J’ai plus de chances de lire soudain l’ancienne langue que vous de… Vous êtes sûres que ce n’est pas un coup de Moiraine ? Elle croit pouvoir me convaincre par la bande, c’est ça ? Un plan tordu d’Aes Sedai ? Et bien entendu, je ne me méfierai pas avant d’être tombé dans le piège !

Avec un ricanement amer, Rand tira une veste vert foncé de derrière un fauteuil et l’enfila à la hâte.

— J’ai accepté de recevoir d’autres Hauts Seigneurs ce matin… Si je ne les serre pas de près, ils finissent par n’en faire qu’à leur tête. Mais ils apprendront un jour ou l’autre. Je règne sur Tear, désormais. Moi, le Dragon Réincarné. Ils retiendront la leçon. Maintenant, si vous voulez m’excuser…

Egwene aurait voulu saisir Rand par le col et le secouer un bon coup. Lui, régner sur Tear ? En un sens, on pouvait présenter les choses comme ça, mais elle se souvenait d’un jeune garçon, un agneau caché sous sa veste, fier comme un coq parce qu’il avait chassé le loup qui s’en prenait au pauvre petit animal. Rand était un berger, pas un roi. Et même s’il avait quelque raison de prendre de grands airs, ça ne lui faisait aucun bien.

Egwene allait le lui dire sans détours, mais Elayne lui brûla la politesse :

— Personne ne nous envoie. Personne ! Nous sommes là parce que… parce que nous t’aimons bien. Nous ne pourrons peut-être pas t’aider, mais pourquoi refuses-tu d’essayer ? Si nous avons fait l’effort de venir, ne peux-tu pas nous consacrer un peu de temps ? Ta propre vie ne compte pas à tes yeux ?

Rand cessa de boutonner sa veste et regarda la Fille-Héritière – si intensément, vit Egwene, qu’elle eut le sentiment qu’il avait oublié sa présence. Mais il finit par détourner la tête, baissant les yeux de nouveau.

— J’essaierai, souffla-t-il. Ça ne donnera rien, mais je tenterai le coup. Que voulez-vous que je fasse ?

Egwene prit une profonde inspiration. Avoir convaincu Rand si vite la stupéfiait. Quand il décidait de camper sur une position, ce qui lui arrivait très souvent, il était d’habitude aussi difficile à déplacer qu’un rocher englué dans la boue.

— Regarde-moi, dit-elle en s’unissant au saidar.

Elle se laissa envahir par le Pouvoir – submerger même, acceptant jusqu’à la dernière goutte qu’elle pouvait absorber. Elle eut le sentiment qu’une clarté se diffusait partout en elle, comme si la Lumière elle-même avait éclairé la totalité de son corps. En elle, la vie explosa comme un feu d’artifice. Jusque-là, elle n’avait jamais puisé tant de Pouvoir en même temps. Très étonnée, elle constata qu’elle ne vacillait même pas. Pourtant, elle n’aurait pas dû pouvoir résister à une telle déferlante. Elle aurait voulu s’y abandonner, chanter et danser, puis s’étendre et se laisser simplement balayer par ce flot.

Elle se força pourtant à parler :

— Que vois-tu, Rand ? Que ressens-tu ? Regarde-moi !

Rand leva lentement les yeux.

— Je te vois, toi Egwene. Que voudrais-tu que je voie d’autre ? Tu es en contact avec la Source ? Moiraine a canalisé près de moi un nombre incroyable de fois, et je n’ai jamais rien vu. À part le résultat de ses tissages. Ça ne marche pas comme ça. Même moi, je le sais.

— Je suis plus puissante que Moiraine, affirma Egwene. Si elle tentait d’absorber autant de Pouvoir, elle s’écroulerait sur le sol, se convulsant, ou perdrait connaissance.