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— Sauf si tu m’accompagnes… (Perrin fourra la cape dans une sacoche de selle.) Alors, tu viens ?

Au lieu de répondre, Mat commença à faire les cent pas, son visage passant sans cesse de l’ombre à la lumière. Sa mère, son père et ses sœurs étaient à Champ d’Emond. Mais les Fils n’avaient aucune raison de leur faire du mal. S’il rentrait avec Perrin, il craignait de ne jamais plus repartir. Avant qu’il ait eu le temps de s’asseoir, sa mère lui trouverait une femme, et c’en serait fini de la liberté. Mais s’il ne rentrait pas, et que les Fils s’en prennent quand même à sa famille… Pour les Capes Blanches, il suffisait de peu de chose – une rumeur, simplement. Mais à Champ d’Emond, tout le monde aimait son père, même les Coplin, pourtant de fieffés menteurs et des trublions dans l’âme. Oui, tout un chacun aimait Abell Cauthon.

— Tu n’es pas obligé, dit Perrin. Dans ce que j’ai entendu, rien ne te concernait. Il n’était question que de Rand et de moi.

— Que la Lumière me brûle ! bien sûr que je…

Non, Mat ne pouvait pas le dire. Penser à partir n’était pas difficile, mais le claironner ainsi ? Sa gorge se serrait pour empêcher les mots de passer.

— Perrin, c’est facile pour toi ? Partir, je veux dire… Tu ne sens rien ? Rien qui tente de te retenir ? Tu n’entends pas une petite voix te faire la liste des raisons de rester ?

— Bien sûr que si, mais je sais que c’est lié à Rand et à cette histoire de ta’veren. Tu refuses d’admettre ça, pas vrai ? Une centaine de raisons de rester, certes, mais la seule raison de partir pèse plus lourd. Les Fils sont chez nous et ils maltraitent des gens parce qu’ils me traquent. Si j’y vais, je peux mettre un terme à tout ça.

— Pourquoi les Fils te voudraient-ils au point de maltraiter les gens ? S’ils posent des questions sur un jeune homme aux yeux jaunes, personne ne comprendra de qui ils parlent. Et comment mettras-tu un terme à tout ça, comme tu dis ? Tu crois qu’une paire de bras supplémentaire fera la différence ? Voyons, s’ils croient pouvoir intimider les gens de Deux-Rivières, les Fils de la Lumière risquent de s’y casser les dents !

— Ils connaissent mon nom, souffla Perrin.

Il tourna la tête vers sa hache pendue au mur, le ceinturon enroulé autour de son manche et du crochet mural. Ou s’intéressait-il à son marteau de forgeron appuyé contre le mur, juste au-dessous ?

— Donc, ils peuvent trouver ma famille… Quant à leurs motivations, ils n’en manquent pas. Exactement comme moi à leur égard. Qui peut dire lesquelles sont les bonnes ?

— Perrin, que la Lumière me brûle ! Je veux t’acc… Tu vois, je ne peux même pas le dire. Comme si mon esprit savait que je le ferais pour de bon, si je le disais. Je ne peux même pas fuir en imagination.

— Nos chemins divergent… Mat, ce ne sera pas la première fois.

— Fichus chemins ! grommela Mat. J’en ai assez que Rand et les Aes Sedai me montrent leurs maudites voies ! Pour changer un peu, je veux aller où j’ai envie d’aller et faire ce qui me chante.

Mat se tourna vers la porte, mais Perrin le rappela.

— J’espère que ton chemin est celui du bonheur, mon ami. Que la Lumière t’envoie des jolies filles et des abrutis disposés à jouer contre toi.

— Que la Lumière t’emporte, Perrin ! Et qu’elle t’envoie aussi ce que tu désires…

— Je pense que ce sera le cas…

Une perspective qui ne semblait pas ravir l’apprenti forgeron.

— Tu veux bien dire à mon père que je me porte à merveille ? Et à ma mère, qui passe son temps à s’inquiéter ? Et s’il te plaît, veille sur mes sœurs. Elles m’espionnaient et rapportaient tout à maman, mais je ne voudrais pas qu’il leur arrive malheur.

— Je le ferai, c’est promis, Mat.

Après avoir refermé la porte derrière lui, Mat erra un long moment dans le couloir. Ses deux sœurs, Eldrin et Bodewhin, ne manquaient jamais une occasion d’aller le dénoncer à leur mère. « Mat s’est encore fourré dans la mouise, maman ! » « Mat a encore fait une bêtise ! » La plus terrible était Bodewhin, il fallait l’avouer. À seize et dix-sept ans, elles devaient songer au mariage – sans doute avec un solide fermier ennuyeux comme la pluie qu’elles avaient déjà choisi, daignant l’en informer ou non. Était-il parti pendant si longtemps ? Parfois, il aurait juré avoir quitté Champ d’Emond une ou deux semaines plus tôt. À d’autres occasions, il lui semblait que des années s’étaient écoulées. Et ses souvenirs se ternissaient. S’il revoyait la jubilation de ses sœurs chaque fois qu’il tâtait de la badine, leur visage n’était plus vraiment net. Les traits de ses propres sœurs ! Ces maudits trous dans sa mémoire, comme si sa vie n’était pas complète…

Voyant Berelain avancer dans sa direction, Mat ne put s’empêcher de sourire. Malgré ses grands airs, c’était une sacrée belle femme ! Sa robe blanche moulante aurait été assez fine pour faire d’excellents mouchoirs et le décolleté, savamment calculé, révélait sur sa poitrine tout ce qu’il fallait pour éveiller l’intérêt d’un honnête homme.

Mat se fendit de sa plus belle révérence, à la fois élégante et protocolaire.

— Je te souhaite le bonsoir, ma dame.

La noble dame faisant mine de passer sans lui accorder un regard, Mat se redressa, fort mécontent :

— Serais-tu sourde et aveugle, femme ? Je ne suis pas un tapis que l’on foule, et je suis certain d’avoir parlé à voix haute. Si je t’avais pincé les fesses, tu pourrais me gifler, mais tant que je reste courtois, j’entends qu’on réponde à mes grâces par des grâces équivalentes.

La Première Dame s’arrêta et dévisagea Mat avec cet œil typiquement féminin qu’il connaissait fort bien. En quelques secondes, elle aurait pu savoir selon quelles mesures il fallait coudre une chemise pour Mat, lui dire combien il pesait et préciser quand il avait pris son dernier bain.

Puis elle se détourna en marmonnant quelque chose.

« Il me ressemble trop… », crut entendre Mat.

Stupéfié, il regarda la jeune femme s’éloigner. Elle ne lui avait pas dit un mot ! Avec ce visage, cette façon de marcher et ce nez si fièrement pointé, c’était un miracle que ses pieds touchent le sol. Voilà à quoi on s’exposait, quand on abordait des chipies comme Berelain ou Elayne. Des nobles qui tenaient un homme pour quantité négligeable s’il ne possédait pas un palais et un arbre généalogique remontant à Artur Aile-de-Faucon. Eh bien, il connaissait une fille de cuisine un peu ronde – juste ce qu’il fallait – qui ne le considérait pas comme un minable. Cette Dara avait une façon de lui mordiller le lobe des oreilles qui…

Mat cessa de se laisser glisser sur cette pente savonneuse. Il envisageait d’aller voir si Dara était réveillée et partante pour un câlin. Il avait même songé à faire la cour à Berelain. Berelain ! Et qu’avait-il dit à Perrin avant de le quitter ? De veiller sur ses sœurs ! Comme si sa décision était déjà prise. Mais ce n’était pas le cas. Il refusait de se laisser porter par les événements. De sombrer dans son destin, en quelque sorte…

Il y avait un moyen d’échapper à ça.

Mat sortit une pièce d’or de sa poche, la lança en l’air et la rattrapa sur le dos de son autre main. Il avait choisi une pièce de Tar Valon, constata-t-il. Et il contemplait la face qui portait une Flamme stylisée comme une larme.

— Que la Lumière brûle toutes les Aes Sedai ! s’écria-t-il. Et Rand al’Thor avec elles, pour m’avoir entraîné dans tout ça !

Un serviteur en livrée noir et or s’immobilisa, regardant avec inquiétude le jeune homme. Les bras lestés d’un plateau d’argent sur lequel s’entassaient des pansements enroulés et des fioles d’onguent, l’homme sursauta quand il s’avisa que Mat le dévisageait aussi.