— Que penses-tu de celle-ci ? me demanda ensuite Leslie qui n’avait cessé d’inspecter le bloc de cristal. Elle se présente comme suit : Il est impossible de régler à la place de quelqu’un d’autre le problème qui consiste à ne pas vouloir régler ses problèmes. » Puis se tournant vers Atkin, elle lui demanda si elle s’était bien fait comprendre.
« C’était parfait », lui répondit-il.
Heureuse d’avoir compris le code, elle inspecta à nouveau le cristal et y lut ce qui suit :
« Si qualifiés ou méritants que nous soyons, jamais nous n’accéderons à une vie meilleure si nous ne croyons pas que cette vie nous est destinée, si nous ne la désirons pas, ne l’imaginons pas et ne nous donnons pas la permission d’en jouir. »
« Il n’y a rien de plus vrai », dit-elle en guise de commentaire.
Puis, s’adressant à Atkin, elle lui dit : « C’est donc de cela qu’a l’air une idée lorsque nous la formulons les yeux fermés. Tout est là dans le cristal. Les interrelations, les questions, les réponses, de même que les différentes possibilités pour chacune des questions existantes. Vraiment, c’est génial !
— Merci, répondit Atkin modestement.
Tink ? demandai-je à mon tour.
— Qu’y a-t-il ? me répondit-elle.
— C’est donc vrai que l’on fabrique les idées, et que celles-ci proviennent d’une fonderie, d’une aciérie ?
— Les idées ne sont pas des bulles d’air », me répondit-elle avec le plus grand sérieux. « Non plus que du bonbon. La vie des gens repose sur les idées, et celles-ci doivent avoir du poids pour pouvoir résister à leurs interrogations et aux critiques formulées par des cyniques. Elles doivent dégager une certaine force pour pouvoir résister au choc qu’elles provoquent et qui, bien souvent, se manifestent sous la forme des conséquences de nos actions. »
Je secouai la tête, ayant peine à croire à ce que je venais d’entendre. Certes, me dis-je, nos meilleures idées nous viennent toujours à l’état de produit fini, mais de là à accepter qu’elles soient fabriquées de toute pièce dans une fonderie !..
« Il est terrible d’échouer, poursuivit Tink, simplement parce que nous n’avons pas maintenu notre ligne de pensée, ce que nous croyions être la vérité. Toutefois, il est plus terrible encore de se rendre compte que les idées qui nous ont soutenus notre vie durant, sont fausses ou périmées. »
Puis, fronçant les sourcils, elle me dit d’un ton résolu : « Mais bien sûr que les idées sont fabriquées dans une fonderie. Toutefois, elles ne sont pas d’acier, car l’acier est trop mou et peut plier.
— En voici une absolument fantastique », dit soudainement Leslie, en regardant à travers le microscope binoculaire avec l’air d’un commandant qui regarderait par le hublot de son sous-marin. « Elle se lit comme suit : Le commerce est une idée et un choix rendus manifestes. Car tout ce qu’il est possible de voir ou de toucher est l’expression d’une idée rendue visible ou évidente par quelqu’un qui décida de lui donner existence.
« Et en voici une autre : Il nous est impossible de donner de l’argent à une personne dans le besoin et située dans un autre espace-temps. Toutefois, nous pouvons l’approvisionner en idées qu’elle transformera à sa guise en biens matériels et qui feront d’elle une personne riche. »
« Essaie à ton tour », me dit enfin Leslie en me cédant la place au microscope binoculaire. Puis, se tournant vers Atkin, elle lui dit : « Je suis fascinée. Tout est si précis et si clairement pensé.
— Nous faisons de notre mieux, répondit Atkin modestement. Mais venez plutôt jeter un coup d’œil à celle-ci. Il s’agit d’une idée maîtresse que nous avons baptisée du nom de Choix. Ceci dit, quand nous nous apercevons de failles dans le raisonnement des êtres humains face à des choix ou aux prises avec des idées maîtresses, il nous faut arrêter le processus de la production d’idées et ce, jusqu’à ce qu’ils aient mis de l’ordre dans leurs idées. Mais, bien sûr, nous ne sommes pas là pour vous arrêter dans votre démarche, mais pour vous aider à progresser. »
Quand il eut terminé, je regardai par le microscope binoculaire et m’absorbai complètement dans ce que je vis. Les dessins formés par les idées dans le bloc de cristal retenaient toute mon attention. Cependant, je pouvais entendre Atkin qui, ravi d’avoir trouvé un interlocuteur attentif et intéressé au plus haut point par ses travaux, discutait avec Leslie et lui disait : « … tout comme les étoiles, les planètes et les comètes attirent à eux la poussière ; en raison du phénomène de la gravité, convergent vers nous les idées les plus diverses, allant de la simple intuition au système de pensée le plus complexe. Comme eux, nous sommes des centres autour desquels gravitent les idées ! »
Ce que je vis me parut à la fois inquiétant et familier. Inquiétant, car ce n’est pas tous les jours que l’on voit des couleurs chatoyantes se transformer en idées sous ses yeux ; et familier, car il m’avait déjà été donné un jour d’être frappé par des idées du même genre et d’assister au même spectacle se déroulant devant mes yeux fermés.
Alors, je pensai intérieurement : Comme nous brodons autour des idées. Car, que nous soyons zoulou ou arabe et que nous écrivions en sténo ou en lettres calligraphiées, ou que nous utilisions le langage mathématique, celui de la musique ou de l’art, ou que nous discutions de la théorie du champ unifié, d’ongles artificiels ou de satellites, toujours nous nous référons aux mêmes idées autour desquelles nous ne faisons qu’élaborer.
Puis, un rayon violet vint capter mon attention ; il s’en dégageait le message suivant : « Une mauvaise chose qui nous arrive n’est pas la pire chose qui puisse nous arriver. Car la pire chose qui puisse nous arriver est qu’il ne nous arrive rien. »
Et ayant terminé ma lecture, je demandai à Atkin : « Est-ce bien de cela dont il s’agit ?
— Ce ne peut être plus exact », me répondit-il.
Puis ce fut une ligne émeraude, à la surface du diamant de cristal, qui attira mon attention et j’y décodai le message suivant : « L’amour, la santé, la longévité, la joie, l’argent, le bonheur, tout nous est accessible. De nos choix dépendent notre mode de vie et notre destinée, et quiconque n’assume pas ses choix se condamne à vivre par défaut et devient une personne malheureuse et impuissante.
« Mais ce sont là, presque mot pour mot, les paroles que tu as prononcées à l’intention de la jeune Leslie ! » fis-je remarquer à mon épouse.
Sur une autre des faces de cet énorme diamant de cristal, une autre idée venait se greffer aux précédentes. Elle disait en substance : « À la naissance, il est fait don, à chacun de nous, d’un bloc de marbre et des outils servant à le tailler et à le transformer en une magnifique sculpture. Ce bloc, il nous est cependant possible de le traîner comme un boulet au pied et de ne pas y toucher, comme il nous est possible de le faire éclater en mille morceaux ou de le façonner magnifiquement. »
Et en parallèle à cette idée, on pouvait lire ce qui suit : « Nous disposons de l’expérience de nos vies passées ; les échecs et les réussites que nous y avons connus, sont pour nous comme autant de balises, de points de repère, de signaux d’alarme, de travaux achevés ou inachevés. »
Et comme corollaire à ces deux idées, se trouvait la suivante : « Lorsque nous approchons de la fin, notre sculpture a pris forme et il ne reste plus qu’à y apporter les retouches finales et à la polir. Le travail entrepris des années auparavant en est à son point culminant, et alors nous pouvons faire mieux que nous n’avons jamais fait. Toutefois, pour qu’il en soit ainsi, il nous faut nous dégager des apparences et ne pas tenir compte de l’âge. »