« C’est trop triste, dit Leslie d’un air angoissé. J’en ai assez. Je m’en vais. » Sur ce, elle tourna les talons et passa au travers du mur de la tente.
Pendant un moment, je restai là à observer cet homme et me dis en moi-même qu’il était l’un des personnages les plus féroces de toute l’histoire. S’il l’avait pu, il nous aurait certainement tués. Pourquoi donc en avais-je pitié ?
Je rejoignis ensuite Leslie et la trouvai debout, au beau milieu du désert, à quelque distance du fantôme de l’homme qui avait été tué. Elle était angoissée et regardait l’homme qui, lui, regardait son cadavre étendu sur une charrette, et se demandait ce qui avait bien pu lui arriver.
« Vous êtes capable de me voir, n’est-ce pas ? » cria-t-il à l’intention de Leslie. « Et n’est-ce pas que je ne suis pas mort, puisque je suis ici ? » Puis il ajouta : « Êtes-vous mon épouse ? Avez-vous l’intention de m’emmener au paradis ? »
Leslie ne répondit pas.
« Es-tu prête à partir ? » lui demandai-je.
Croyant que je m’adressais à lui, le fantôme du garde mort se mit à hurler et dit : « Non, ne m’emmenez pas.
— Leslie, dis-je encore, actionne la manette des gaz.
— Fais-le, cette fois, me dit-elle d’une voix plaintive. Moi, je suis incapable de penser.
— Je ne sais pas si j’y arriverai », lui répondis-je. Mais elle ne sembla pas m’entendre et resta là, au milieu du désert, à regarder au loin.
Je dois y arriver, me dis-je alors, en essayant de me détendre et d’imaginer notre hydravion posé là dans le désert et moi en train d’actionner la manette des gaz.
Mais rien ne se produisit.
« Mon bon Ronchonneur, dis-je alors, suppliant, je t’en prie, envole-toi.
— Femme, cria alors le fantôme du Hun mort, viens ici. »
Leslie ne broncha pas et, voyant cela, le fantôme s’approcha de nous, l’air résolu. Les mortels ne peuvent nous faire de mal, me dis-je alors en moi-même, mais en va-t-il de même pour les fantômes, et particulièrement celui d’un garde barbare ?
Je me plaçai entre Leslie et le fantôme, mais celui-ci attaqua.
En moi, l’esprit et les réflexes guerriers d’Attila se ravivèrent, car rien de pire que la peur pour modifier les agissements d’un homme. « Ne te laisse pas attaquer, attaque-le à ton tour », me soufflait cet esprit !
Alors je me précipitai sur le fantôme de l’homme mort, le frappai à la figure, puis sous les genoux. C’était un solide gaillard et j’en étais un aussi.
« Frapper sous les genoux n’est pas honnête », disait une voix en moi.
Et une autre voix, qui n’était autre que celle d’Attila lui répondait : « Va au diable avec ton honnêteté ».
L’homme culbuta par-dessus moi, puis il essaya de se relever, mais alors je le frappai avec autant de vigueur que je le pus à la nuque.
« Les hommes bien élevés ne frappent pas à la nuque », dit la voix intérieure.
« Tue-le », renchérit à son tour la voix d’Attila.
Au moment même où je m’apprêtais à me servir de ma main comme d’une hache et à lui assener un coup sous le menton, tout s’arrêta net. Et en moins d’une seconde, nous étions à nouveau dans l’hydravion qui s’apprêtait à prendre son envol. De noir qu’il était, le ciel était devenu bleu.
« Arrête, je t’en prie, Richard », cria Leslie, au moment même où ma main allait frapper l’altimètre. L’air piteux, je lui demandai si elle allait bien.
La main posée sur la manette des gaz, elle acquiesça et dit, encore tremblante : « Je n’aurais jamais cru qu’il puisse nous faire du mal.
— C’était un fantôme et nous étions nous aussi des fantômes, lui répondis-je. Par conséquent, il lui était possible de nous attaquer. »
Je ne me sentais pas encore remis de mes émotions et je me disais comme s’il m’était difficile de le croire : Attila, croyant obéir à un Dieu cruel et qui, dans les faits, n’existe pas, a opté pour la haine et la destruction. Pourquoi donc a-t-il fallu qu’il en soit ainsi ?
Nous volâmes en silence pendant un bon moment, Leslie et moi, et je me dis pendant tout ce temps que cela faisait maintenant deux fois que je me confrontais à un aspect de moi-même qui était celui d’un tueur. Une fois, je m’étais vu sous les traits d’un jeune lieutenant et une autre fois sous ceux d’un vieux guerrier barbare. Pourquoi ? me demandai-je. Pourquoi en est-il ainsi ? Serait-il possible que moi, ancien militaire dans ma vie présente, je sois hanté par ce qui aurait pu être, par ce que j’aurais pu faire ?
« Moi, un Attila le Hun, dis-je enfin à voix haute. Et pourtant si on le compare au pilote qui a détruit la ville de Kiev, cet homme est un enfant de chœur. »
Leslie demeura songeuse un moment, puis elle dit : « Les événements, nous le savons, se déroulent de façon simultanée. Quant à la conscience, peut-être subit-elle une évolution ? Enfin, une chose est certaine et c’est que plus tôt, dans cette vie, tu as permis que le gouvernement te forme à devenir un tueur. Aujourd’hui, tu ne le pourrais plus, car ta conscience a évolué. »
Puis prenant ma main, elle ajouta : « Il se peut qu’Attila soit aussi un aspect de moi et de tous ceux qui eurent un jour une pensée meurtrière. Et si nous oublions nos vies passées à la naissance, c’est que peut-être il nous faut repartir d’un pied neuf, en essayant de faire un meilleur travail cette fois-ci.
— Mais de quel travail parles-tu ? » faillis-je alors lui demander, lorsque soudain je compris que ce qu’il nous fallait apprendre, c’était à mieux aimer.
J’eus soudain l’impression que notre hydravion avait été rouillé lors de notre atterrissage.
« Cela ne te dérange pas que j’amerrisse et que je débarrasse Ronchonneur de toute cette saleté ? » demandai-je à Leslie.
Elle me regarda d’un air intrigué et j’ajoutai : « Tout cela est symbolique, je suppose ! »
Puis, lisant dans mes pensées, elle me dit après m’avoir embrassé sur la joue : « Pourquoi ne vis-tu pas ta vie en attendant de pouvoir dire à quelqu’un d’autre comment se comporter et ne laisses-tu pas à Attila le soin de vivre la sienne ? »
L’hydravion encore en marche se posa sur l’eau et continua d’avancer à une vitesse de cinquante milles à l’heure, faisant jaillir des fontaines qui retombèrent sur nous en milliers de gouttelettes étincelantes et lavèrent ma mémoire du souvenir de cette vie corrompue.
Je tirai la manette des gaz vers moi d’environ un pouce, désireux de ralentir notre course. Mais nous nous retrouvâmes plutôt dans un autre monde.
Chapitre X
Nous atterrîmes dans un champ de verdure blotti au creux des montagnes au moment où le soleil allait se coucher dans un ciel maintenant devenu cramoisi.
La Suisse, me dis-je en examinant le paysage autour de moi, nous voici en Suisse.
Au loin, dans la vallée, on pouvait apercevoir des rangées d’arbres, de petites maisons aux toits pointus et le clocher d’une église. Et sur la route menant au village, on pouvait discerner une charrette tirée non pas par un cheval ou un tracteur, mais par une vache.
Autour de nous, rien d’autre que cette immense étendue verte, parsemée ici et là de fleurs sauvages et que surplombaient des rochers aux faîtes enneigés. Mais nulle trace de chemin ou de sentier et nulle âme qui vive.
« Pourquoi crois-tu que nous sommes ici, demandai-je à Leslie. Et d’abord, où crois-tu que nous sommes ?
— En France », me répondit-elle machinalement. Puis, retenant son souffle, elle pointa son doigt en direction de la crevasse d’un rocher et me dit : « Regarde. »