— Comment arriver à vous faire entendre raison ? insista Leslie. Nous ne parlons pas d’accidents, de jeux ou de compétitions. Nous essayons de vous dire que nos guerres ne sont rien de moins que des génocides délibérés et prémédités. »
Sur le canapé, Linda Albright se redressa pour nous regarder d’un air ahuri.
« Doux Jésus ! s’écria-t-elle. Mais vous parlez de guerre ! » Manifestement, la chose était à ce point impensable à ses yeux que l’idée ne lui en avait jamais effleuré l’esprit. « Oh, comme je suis désolée, reprit-elle d’une voix empreinte de sympathie. Jamais je n’aurais pensé … Nous aussi nous nous sommes livrés à de véritables guerres, il y a nombre d’années de cela. Des guerres mondiales. Jusqu’à ce que nous ayons pris conscience que la prochaine guerre nous annihilerait hors de tout doute.
— Que s’est-il passé ? Comment en êtes-vous arrivés à mettre un terme à toutes ces guerres ? lui demandai-je à mon tour.
— Oh, nous n’avons pas cessé pour autant, répliqua Linda. Non, nous avons changé, tout simplement. En fait, ce sont les Japonais qui ont commencé, en inondant le marché mondial de leurs voitures. Or, il y a trente ans, la société Matsumoto s’inscrivit aux courses aériennes des États-Unis, dans un but qui se voulait purement publicitaire au départ. Ils munirent leur avion de course d’un moteur Sundai, installèrent des mini-caméras dans les ailes et participèrent aux courses aériennes nationales, enregistrant un excellent métrage par la même occasion. Et c’est ainsi que naquirent les réclames de la Balade Sundai. On se fichait bien de ce que Matsumoto ne s’était classée que quatrième ; les ventes de Sundai grimpèrent en flèche.
— Et c’est ce qui a changé le monde ? demandai-je.
— C’était un début. C’est alors qu’arriva Gordon Brewer, le promoteur de spectacles aériens, qui eut l’idée d’équiper des avions avec des micro-caméras de télévision et des mitrailleuses munies de compteurs au laser ; il établit ensuite les règles du jeu et offrit de magnifiques prix aux pilotes qui voulaient bien y participer. Pendant près d’un mois, le spectacle n’afficha que des couleurs locales, puis le combat aérien devint soudain le sport par excellence. De nos jours, c’est un jeu d’équipes mené par de véritables vedettes. Les stratégies qu’il faut y déployer relèvent à la fois du karaté, des échecs, de l’escrime et du rugby tridimensionnel. C’est un jeu rapide et bruyant, et qui semble encore plus dangereux que l’enfer ! »
Les yeux de Linda avaient retrouvé tout leur éclat. Peu importe la raison qui l’avait poussée à pratiquer ce sport au départ, il était évident qu’elle n’en avait pas changé en cours de route. Aussi n’était-il pas étonnant qu’elle fût une experte.
« Ces caméras permirent pour ainsi dire aux spectateurs de s’asseoir dans l’habitacle de l’avion, poursuivit Linda.
On n’avait jamais rien vu de tel : semaine après semaine, on avait l’impression d’assister au Derby du Kentucky, à l’Indianapolis 500 et au Super Bowl en un ! Et lorsque Brewer décida de télédiffuser l’émission à la grandeur du pays, ce fut tout comme s’il venait de jeter une allumette dans un entrepôt d’explosifs. Du jour au lendemain, son émission atteignit le second rang des cotes d’écoute, puis le premier ; et avant même qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte, les Jeux aériens américains firent le tour du monde par télésat, se propageant avec la rapidité de l’éclair !
— Une question d’argent, sans doute, fit remarquer Leslie.
— Et comment ! Des villes se mirent à acheter des concessions pour des équipes de combat, puis il y eut les équipes nationales à la suite des éliminatoires. Ensuite, et c’est là que les choses commencèrent à changer pour de vrai, vinrent les compétitions internationales, une sorte de Jeux olympiques aériens. Deux milliards de téléspectateurs restaient braqués devant leurs téléviseurs pendant sept jours consécutifs, tandis que les pays qui avaient les moyens de se payer ce sport s’affrontaient comme des fous furieux. Avez-vous idée des revenus que rapporta la publicité, avec un tel auditoire ? Certains pays réussirent même à régler leur dette nationale et ce, dès la toute première compétition. »
Sidérés, Leslie et moi buvions ses paroles.
« Vous n’avez pas idée de la rapidité avec laquelle tout cela est survenu, poursuivit Linda. Toute ville qui avait un aéroport et quelques avions commanditait son équipe amateur. En quelques années à peine, les enfants du ghetto devinrent de véritables héros de ce sport. Et si vous vous considériez rapide, astucieux et courageux, si vous n’aviez pas objection à devenir une vedette internationale du petit écran, alors rien ne pouvait vous empêcher de gagner encore plus d’argent que le président.
« Entre-temps, les forces armées de l’air perdaient en force et en popularité, car dès qu’un pilote avait terminé son tour de service, il démissionnait pour aller se joindre aux Jeux ; et bien sûr, plus personne ne voulait s’enrôler. Après tout, qui peut bien vouloir devenir un officier sous-payé, représentant officiel de la loi martiale dans une base perdue, passant son temps dans des simulateurs de vol stressants ou pilotant des avions beaucoup plus meurtriers qu’agréables, alors même que la seule chose qui soit sûre est que vous serez le premier à être abattu lors d’un conflit armé ? Eh bien, ils sont rares, ceux qui pensent ainsi ! »
Mais bien sûr, me dis-je intérieurement. S’il y avait eu des équipes civiles de vol dans ma jeunesse et s’il nous avait été donné de nous tailler une place au soleil en pilotant pour celles-ci, jamais le jeune Richard que j’étais ne se serait enrôlé dans les forces armées de l’air. Pas plus que le bagne, celles-ci ne l’auraient intéressé.
« Mais comment se fait-il qu’avec tout cet argent, vous ne pilotiez encore que des appareils à hélices ? m’enquis-je. Vous devez bien avoir six cents chevaux vapeur, au bas mot. Pourquoi n’avez-vous pas d’avions à réaction ?
— Neuf cents chevaux vapeur, précisa Linda. Et la raison, c’est que les jets nous ennuient terriblement. Songez qu’une courte bataille ne durera pas plus d’une demi-seconde avec des jets ; et un affrontement de plus longue durée ne mettra que trente secondes, tout au plus. Qui plus est, ces avions volent à si haute altitude qu’il est impossible de les voir ; clignez simplement des yeux, et voilà que vous avez raté le spectacle ! En fait, une fois passé le charme de la nouveauté, les téléspectateurs se lassèrent des avions à réaction ; il faut bien avouer après tout qu’il est difficile d’encourager un technicien universitaire qui pilote un ordinateur supersonique.
— Je puis comprendre ce qui a pu attirer les pilotes, fit observer Leslie. Mais qu’en est-il des armées de terre et de mer ?
— Oh, elles n’étaient pas bien loin derrière. Les armées de terre, pour leur part, comptaient tellement de chars d’assaut en Europe qu’elles en vinrent vite à se demander pourquoi elles n’y installeraient pas des caméras pour ainsi faire fortune avec toute ferraille. Et bien entendu, les armées de mer n’allaient pas être laissées pour compte et de fait, elles firent tant et si bien qu’elles se méritèrent la Coupe américaine dès la première année.