« On baptisa le tout du nom de Jeux de la Troisième Guerre mondiale. Mais les militaires s’avérèrent lents et ennuyeux. À la télé, vous ne pouvez gagner avec des zombies qui ont peine à penser par eux-mêmes, et de l’équipement qui tombe constamment en panne. Vous gagnez en comptant les coups au but.
« Et puis, le secteur privé s’est mis de la partie avec des équipes civiles pour les Jeux de terre et de mer, des équipes à la fois plus rapides et plus astucieuses. Les militaires s’éliminèrent d’eux-mêmes tellement ils avaient honte ; ils n’arrivaient pas à garder leurs soldats, car l’argent et la gloire se trouvaient maintenant au sein d’équipes de combat civiles. »
Des voyants lumineux s’allumèrent sur la console téléphonique. Linda les ignora, captivée par le plaisir qu’elle avait à raconter l’histoire des Jeux à ces deux personnes venues d’un monde guerrier.
« Plus personne ne pensait à combattre pour de vrai, dit-elle en reprenant son récit, tant les Jeux exigeaient de planification et d’exercice. À quoi bon en effet comploter une guerre qui pouvait peut-être se réaliser dans un avenir incertain, alors qu’on trouvait une satisfaction instantanée à combattre immédiatement et à s’enrichir par la même occasion !
— Les militaires ont donc déclaré faillite ? demandai-je sur le ton de la plaisanterie.
— En un sens, oui ; ils n’ont pas eu le choix. Poussés par l’habitude, les gouvernements continuèrent bien à pourvoir les armées pendant quelques années encore, mais la rébellion contre l’impôt et d’autres soulèvements du genre mirent fin à tout cela.
— Et les armées s’éteignirent ? Dieu soit loué ! m’exclamai-je.
— Oh, pas du tout, rétorqua Linda en riant. Le peuple les a sauvées.
— Comment est-ce possible ? demanda Leslie, l’air étonné.
— Ne vous méprenez pas, dit Linda, mais nous aimons bien l’armée. Lorsque je complète ma déclaration d’impôt sur le revenu, je coche toujours la petite case qui lui est allouée et lui verse ainsi une fortune chaque année. Et cela parce que, croyez-le ou non, les militaires ont changé ! Ils ont fini par comprendre qu’ils devraient se libérer de toute noirceur et se sont défaits une fois pour toutes de la corruption et de la bureaucratie qui les écrasaient depuis si longtemps ; et ils ont cessé de gaspiller des tonnes d’argent pour se procurer des peccadilles. Ils choisirent plutôt de travailler à quelque chose de dangereux et de stimulant à la fois, un travail qui requérait la mise en commun des ressources de toutes les nations de ce monde : la colonisation de l’espace ! Dix ans plus tard, nous avions la station martienne, et nous sommes maintenant en route pour Alpha du Centaure. »
C’est que ça pourrait bien marcher, pensai-je. Il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’il pouvait y avoir une alternative à la guerre, autre que la paix totale. J’avais tort.
« Ça pourrait très bien marcher ! répétai-je à haute voix à l’adresse de Leslie.
— Ça marche déjà, me répondit celle-ci. Du moins, ça marche ici.
— Et les emplois qui sont le résultat de tout cela ! s’exclama Linda. Les Jeux ont accompli de véritables miracles pour l’économie. S’est profilée une recrudescence monstre d’offres pour les mécaniciens, les techniciens, les pilotes, les stratèges, et j’en passe. Et le flot d’argent qui découle de tout cela est tout simplement incroyable. J’ignore ce que la haute direction en retire, mais je sais qu’un bon joueur peut gagner des millions de dollars. Et si l’on compte les honoraires de base, les bonis de victoire et ceux qu’on nous accorde pour chaque jeune que nous sommes prêts à former … eh bien, nous gagnons plus d’argent que nous ne pouvons en dépenser. Et puis, il y a suffisamment de danger pour nous garder heureux, même un peu trop parfois. Il faut se montrer particulièrement alerte au début d’un affrontement, car il y a quarante-huit autres combattants qui compétitionnent pour se faire voir à la télé … »
Elle s’interrompit en entendant le timbre de la porte.
« Il y a suffisamment de couverture de presse pour satisfaire le plus énorme des egos, poursuivit Linda en se levant pour aller ouvrir. Et bien entendu, personne n’a à deviner qui est susceptible de gagner la prochaine guerre : on n’a qu’à attendre le 21 juin pour voir les résultats par télésat. Et les paris sont nombreux, bien sûr. Mais je vous prie de m’excuser un moment. »
Elle ouvrit la porte à un visiteur qui se dissimulait derrière un énorme bouquet vaporeux de fleurs printanières.
« Pauvre chérie, fit le visiteur sans autre préambule. Avons-nous besoin de sympathie, ce soir ?
— Krys ! s’écria Linda en mettant les bras autour du cou de son visiteur, l’embrasure de la porte encadrant deux silhouettes vêtues de combinaisons flamboyantes, telles des papillons au milieu d’un jardin de fleurs.
Je regardai Leslie, lui demandant silencieusement si le moment n’était pas venu peut-être de poursuivre notre chemin. Son moi parallèle aurait en effet bien du mal à poursuivre une conversation avec des gens que son ami était dans l’incapacité de voir. Mais lorsque je regardai à nouveau en direction de la porte, ce fut pour me rendre compte que le problème ne se posait pas : le nouveau venu était un autre moi-même.
« Mon chéri, que fais-tu ici ? lui demanda Linda. Tu devrais être à Taipei, en ce moment. Tu pilotes en troisième période à Taipei, n’est-ce pas ? »
L’homme haussa les épaules et regarda ses bottes d’aviateur qu’il entreprit de polir sur la moquette.
« Mais c’était une magnifique bataille, Lindie ! » dit-il. Linda ouvrit la bouche de surprise.
« Ton appareil a été descendu ?
— Endommagé seulement. Le chef d’escadron des États-Unis est un fantastique pilote !
L’homme fit une pause, savourant la surprise de Linda, puis il éclata de rire.
« Mais pas si fantastique, après tout, reprit-il. Il oublie que fumée blanche n’est pas fumée noire. Je fais un dernier effort : Je sors le train d’atterrissage, volets baissés, pleins gaz d’un coup sec au sommet du virage ; lui apparaît dans mon champ de tir et je le descends. C’est rien que de la chance, mais le directeur a dit que c’est superbe sur écran. Combat de vingt-deux minutes ! Mais là je suis loin de Taipei, alors j’appelle Shanghai Trois. Et quand j’atterris, j’aperçois ton appareil, aussi noir qu’un mouton ! Dès que mes interviews sont terminées, je me dis que mon épouse a besoin de réconfort … »
Il avait levé les yeux et nous avait enfin aperçus. Regardant Linda, il dit : « Ah ! La presse. Je te laisse seule un moment ?
— Ce n’est pas la presse », répondit Linda en scrutant son visage. Puis, se tournant vers nous, elle nous dit : « Leslie et Richard, j’aimerais vous présenter mon mari, Krzysztof Sobieski, le plus grand des as polonais. »
L’homme n’était pas tout à fait aussi grand que moi ; ses cheveux étaient aussi plus pâles et ses sourcils plus épais que les miens. Il portait une veste cramoisi et blanc arborant un écusson sur lequel étaient inscrits les mots : Escadron Un — Équipe de l’air de Pologne. Ceci mis à part, j’aurais pu tout aussi bien me trouver en présence de ma propre réflexion étonnée.
Leslie et moi saluâmes Krzysztof, et Leslie lui expliqua aussi simplement qu’elle le put la raison de notre présence chez Linda.
« Je vois, fit-il, l’air inquiet, mais acceptant tout de même notre explication en raison de l’acceptation évidente de sa femme. Ce monde d’où vous venez, il ressemble beaucoup au nôtre ? nous demanda-t-il.
— Non, répondis-je. Je crois comprendre que votre monde en est un espace de jeux, comme si votre planète était un parc d’attractions, une espèce de carnaval. Il me faut avouer que tout cela nous semble quelque peu insolite.