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— Vous venez de m’apprendre que votre monde en est un de guerre, de vraie guerre, où le génocide délibéré règne en maître sur une planète qui court à sa propre perte, rétorqua Linda. Voilà qui est vraiment insolite !

— Vous croyez qu’ici, c’est un parc d’attractions, expliqua son mari, mais c’est un monde de paix, de travail ardu et de prospérité. Même l’industrie des armes est en plein essor, mais avions et navires et chars d’assaut viennent maintenant avec des fusils qui tirent à blanc et des compteurs au laser. Pourquoi se battre, pourquoi s’entre-tuer pour rien quand on peut jouer la bataille sur télésat et vivre pour dépenser ses redevances ? Après tout, les acteurs ne meurent pas vraiment dans les films. Les Jeux représentent une grande industrie. Certains disent que ce n’est pas bien de parier sur les Jeux, mais nous croyons qu’il vaut mieux parier que … comment dire … que de nous désintégrer.

Il accompagna sa femme jusqu’au canapé et lui prit la main tandis qu’il poursuivait : « Et Linda ne vous dit pas quel soulagement cela représente de ne plus haïr personne ! Aujourd’hui, je vois que l’avion de ma femme est descendu par un pilote chinois. Est-ce que je deviens fou furieux ? Est-ce que je hais l’homme qui l’a descendu, de même que tous les Chinois et peut-être la vie elle-même ? La seule chose que je hais est de me retrouver moi dans les bottes de ce pauvre homme la prochaine fois que ma Linda le rencontrera dans les airs ! Elle est l’As numéro deux des États-Unis.

Voyant que Linda grimaçait, il ajouta : « Elle ne vous le dit pas, je crois ?

— Je serai le dernier des numéros si je ne pense pas à regarder par-dessus mon épaule, rétorqua Linda. Jamais je ne me suis sentie aussi idiote, Krys, jamais je … La première chose que j’ai sue, le voyant indiquait que mon appareil avait été descendu et le moteur est mort tout de suite après. Et Xiao qui passe à toute vitesse, en riant comme un fou … »

Les voyants de la console téléphonique, qui s’étaient allumés à quelques reprises depuis notre arrivée, se firent plus insistants. Finalement, tous les voyants s’allumèrent en même temps, et Linda et Krys se virent obligés de prendre ce déluge d’appels prioritaires de la part de producteurs, de réalisateurs et de fonctionnaires, et de répondre aux requêtes des médias et aux invitations pressantes. Si Linda et Krys avaient été de notre espace-temps, nous aurions pu croire qu’ils étaient deux vedettes rock en tournée.

J’ai tellement d’autres questions à leur poser encore, pensai-je. Mais non seulement devaient-ils planifier leurs stratégies du lendemain avec leurs équipes de soutien, il leur fallait aussi leur intimité et fort probablement beaucoup de repos.

Leslie et moi, nous nous levâmes alors qu’ils étaient tous deux au téléphone et les saluâmes de la main. Voyant cela, Linda couvrit le récepteur de sa main et s’écria : « Ne partez pas ! Nous n’en avons pas pour longtemps et … »

Krys couvrit le combiné à son tour pour nous dire : « Attendez ! Nous dînerons ensemble. Vous restez, s’il vous plaît !

— Merci, non, répondit Leslie. Vous nous avez déjà accordé beaucoup trop de votre temps.

— Bonne chance, vous deux, dis-je. Et mademoiselle Albright, n’oubliez pas de regarder derrière vous, désormais ! »

Linda Albright se couvrit moqueusement le visage de ses mains, feignant la gêne. Puis son monde disparut.

Chapitre XIII

De retour dans les airs, Leslie et moi discutâmes à bâtons rompus du monde de Linda et de Krys, et il nous apparut que celui-ci était une merveilleuse alternative à notre monde de guerre dont le seul but semblait être de s’emprisonner lui-même dans un âge moyen de haute technologie.

« Quel espoir ! dis-je.

— Quel contraste ! renchérit Leslie. On ne peut faire autrement que de constater à quel point nous dilapidons nos vies dans la peur, la suspicion et la destruction.

— À ton avis, combien crois-tu qu’il y ait de mondes, dans le plan infini, qui soient aussi créatifs que celui de Linda Albright ? demandai-je. J’aime penser qu’ils sont plus nombreux à ressembler au sien qu’au nôtre.

— Peut-être sont-ils tous créatifs, ici ! Posons-nous, veux-tu ? »

* * *

La sphère du soleil, couleur de cuivre, reposait au milieu d’un ciel violacé. Sa circonférence était de deux fois celle de notre propre soleil, mais son éclat beaucoup moins grand et sa chaleur moins intense. Il était aussi beaucoup plus proche de cette planète sans toutefois être plus chaud et il teintait le paysage d’un or doux. L’atmosphère était imprégnée d’une odeur, quasi imperceptible, de vanille.

Leslie et moi, nous nous trouvions au sommet d’une colline, à la frontière d’une forêt et d’un pré, une spirale de minuscules fleurs argentées brillant de mille feux tout autour de nous. Plus loin, en bas, nous pouvions apercevoir un océan d’un violet presque aussi intense que celui du ciel et une rivière diamantée qui courait à sa rencontre ; il y avait aussi une vaste plaine débouchant sur des collines et des vallées sans âge. L’endroit était inculte et silencieux, et je ne pus m’empêcher de penser au jardin d’Éden.

À première vue, j’aurais pu jurer que nous venions d’échouer sur la planète Terre avant l’apparition du genre humain. Ou était-ce que les habitants avaient choisi de se transformer en fleurs ?

« On dirait un paysage tiré d’un film de science-fiction, déclara Leslie.

— Et personne en vue, dis-je. Mais que faisons-nous ici, sur cette planète déserte ?

— Elle ne peut être déserte, rétorqua Leslie. Car je suis certaine que nous y rencontrerons tôt ou tard des moi parallèles. »

Un second coup d’œil, plus attentif, me permit de discerner au loin une espèce de damier, à peine visible, où s’entrecroisaient de subtiles lignes sombres qui démarquaient ce qui m’apparut être des pâtés de maisons et formant ici des rubans et là des angles, comme si, déjà, des autoroutes où avaient roulé des voitures s’étaient depuis longtemps envolées en poussière.

Mon intuition me trompe rarement.

« Je vois ce que c’est, déclarai-je. Nous avons retrouvé Los Angeles, mais sommes en retard d’un millénaire ! Tu vois, là-bas ? C’est là que se trouvait Santa Monica ; et là, Beverly Hills. La civilisation a disparu !

— Peut-être, répondit Leslie. Mais le ciel de Los Angeles ne ressemble en rien à celui-ci ; à ce que je sache, il ne s’y est jamais trouvé deux lunes. »

Loin au-dessus des montagnes, je vis en effet flotter une lune rouge et une lune jaune, toutes deux beaucoup plus petites que notre satellite, l’une d’entre elles plus avancée déjà dans sa courbe.

« Bon, d’accord, fis-je, convaincu. Ce n’est pas Los Angeles. C’est un film de science-fiction ! »

Soudain, nous perçûmes un mouvement dans la forêt.

Un léopard s’avançait vers nous, sa fourrure couleur de cuivre tachetée de flocons de neige. Du moins, je crus reconnaître un léopard, bien que la bête eût la taille d’un tigre. Elle se déplaçait d’un curieux pas hésitant, gravissant la colline avec peine, et nous l’entendîmes haleter alors qu’elle se rapprochait de nous.

Cet animal ne peut nous voir et ne peut donc nous attaquer, pensai-je. Il ne semble pas affamé, mais comment savoir si un tigre a faim ou pas ?

« Richie, il est blessé ! »

Le pas hésitant ne dénotait donc pas une créature extraterrestre, comme je l’avais cru au départ ; un poids terrible avait dû écraser la pauvre bête. Ses yeux ambre enflammés de souffrance, elle titubait comme si sa vie dépendait de ce qu’elle réussît à se traîner vaille que vaille à travers la clairière, jusqu’à la forêt qui se trouvait derrière nous.