Выбрать главу

Nous accourûmes tous deux pour l’aider, bien que je me demandai ce que nous aurions pu faire même si nous avions été de chair et d’os.

Nous arrivâmes à la hauteur du tigre, car c’en était un, et il était gigantesque. Aussi long que Leslie était haute, ce félin géant devait bien peser une tonne.

Leslie et moi, nous nous rendîmes compte à sa respiration qu’il était à l’agonie et nous arrivâmes à la conclusion qu’il n’en avait plus pour longtemps. Du sang séché maculait ses épaules et ses flancs.

La bête s’affaissa soudain, puis se releva, fit quelques pas, s’affaissa de nouveau parmi les fleurs argentées.

Je me demandai pourquoi elle s’efforçait tant d’atteindre les arbres en ces derniers moments de sa vie.

« Richie, qu’allons-nous faire ? me demanda Leslie, ses yeux reflétant l’angoisse qu’elle ressentait devant tant de souffrance. Nous ne pouvons tout de même pas rester là, impuissants. Il doit bien y avoir un moyen … »

Elle s’arrêta et s’agenouilla près de la tête massive pour tenter de réconforter la bête brisée, mais bien sûr sa main passa à travers la fourrure et le tigre ne perçut pas sa présence à ses côtés.

« Calme-toi, chérie, dis-je à l’intention de Leslie. Les tigres choisissent leur destinée tout comme les humains, et la mort n’est pas plus une fin pour eux qu’elle ne l’est pour nous. »

Ce qui est tout à fait vrai, pensai-je en moi-même, mais guère consolant.

« Non ! s’exclama Leslie en dépit de mes paroles réconfortantes. Je refuse de croire que la raison de notre présence ici soit de regarder s’éteindre cette merveilleuse créature. Richie, non !

— Chérie, dis-je en la prenant dans mes bras, j’admets qu’il doit sûrement y avoir une explication. D’ailleurs, tu sais comme moi qu’il existe toujours une explication à tout. Mais il nous reste à la découvrir. »

La voix qui se fit entendre à ce moment, de l’orée du bois, était aussi chaleureuse qu’un rayon de soleil, mais elle réverbéra comme un coup de tonnerre à travers la clairière.

« Tyeen ! »

Leslie et moi, nous nous retournâmes pour voir qui avait poussé ce cri.

Une femme se tenait là, tout près de la spirale de fleurs argentées. Je crus tout d’abord qu’il s’agissait de Pye, mais constatai que tel n’était pas le cas, car la femme avait le teint plus pâle que celui de Pye et les cheveux longs et blonds plutôt que noirs. Mais ces détails mis à part, la nouvelle venue était tout autant le sosie de Pye dans cet autre espace-temps que celui de Leslie dans ce monde-ci, affichant la même courbe carrée de la mâchoire, le même air de détermination. Elle était vêtue d’une robe d’un vert printanier par-dessus laquelle elle avait jeté une cape de couleur émeraude, qui balaya l’herbe lorsqu’elle se mit à courir en direction de l’animal blessé.

L’énorme créature remua la tête à sa vue et poussa un rugissement rauque dans sa direction.

La femme parvint enfin à ses côtés dans un tourbillon de verts. Elle s’agenouilla et caressa l’énorme visage de ses mains menues, puis dans un murmure, elle lui dit :

« Allez, lève-toi maintenant. »

L’animal lutta désespérément pour obéir, fendant l’air de ses pattes.

« J’ai bien peur qu’il ne soit grièvement blessé, madame, dis-je. Je ne crois pas que vous puissiez faire grand-chose pour lui. »

Mais elle ne m’entendit pas. Les paupières closes, elle semblait se concentrer sur la forme monstrueuse qu’elle caressait doucement. Soudain, elle rouvrit les yeux et dit : « Tyeen. Lève-toi, mon petit.

Poussant un féroce rugissement, la bête sauta sur ses pattes et fit voler l’herbe autour d’elle. Elle respira longuement et profondément, dominant la femme de sa haute taille.

Celle-ci se leva à son tour et, passant ses bras autour du cou de l’animal, elle caressa ses blessures et remit de l’ordre dans sa fourrure.

« Tu n’es qu’une petite idiote, Tyeen, fit-elle au bout d’un moment. Où est donc passée ta sagesse ? Le moment n’est pas venu de mourir ! »

Le sang avait disparu, comme s’il s’était agi de poussière que le vent avait balayée de sa fourrure exotique. Le gigantesque animal regarda la femme, puis ferma les yeux et fourra son museau sur son épaule.

« Je te demanderais bien de rester encore un peu, dit la femme, mais comment expliquerais-tu ton absence prolongée à tes bébés affamés, hein ? Allez, va ton chemin. »

L’animal fit alors entendre un grondement qui rappelait celui du dragon.

« Va. Et sois prudent en escaladant les falaises ; tu n’as rien d’une chèvre des montagnes ! »

Il regarda la femme encore une fois, se secoua puis déguerpit au pas de course allongé, traversant le pré de sa gracieuse silhouette. On ne vit bientôt plus qu’une ombre ondulante, et il disparut derrière les arbres.

La femme le regarda jusqu’à ce qu’il ait complètement disparu, puis elle se tourna vers nous.

« Elle adore les hauteurs, déclara-t-elle d’une voix prosaïque, comme si elle s’était résignée à cette folie de la part de l’animal. En fait, elle ne peut leur résister ; mais elle n’arrive pas à comprendre que les rochers ne sont pas tous en mesure de supporter son poids considérable !

— Comment avez-vous fait ? s’enquit Leslie. Nous étions tous deux persuadés … Elle se trouvait dans un si pitoyable état que nous avons cru … »

Mais déjà, la femme s’était retournée et, ayant entrepris de gravir la colline, nous enjoignait de la suivre d’un signe de la main.

« Ici, les animaux se rétablissent très rapidement, nous dit-elle en guise d’explication, mais il arrive parfois qu’ils aient besoin d’un peu d’amour pour pouvoir se remettre de leurs malaises. Tyeen est une vieille connaissance.

— Nous aussi devons être de vieilles connaissances, rétorquai-je, puisque vous pouvez nous voir. Qui êtes-vous ? »

Elle nous examina comme nous marchions, son ravissant visage, ses yeux d’un vert encore plus sombre que celui de sa cape, nous scrutant à la vitesse d’un rayon laser pendant un bref moment en de petits mouvements horizontaux, comme si elle effectuait une lecture rapide de nos âmes. Quelle intelligence se lisait dans ce regard dénué de prétention et d’artifice.

Elle sourit enfin comme si elle venait tout à coup de comprendre quelque chose qui, jusque-là, lui avait échappé.

« Leslie et Richard ! Je suis Mashara ! »

Comment se faisait-il qu’elle nous connaissait ? Où nous étions-nous rencontrés ? Et puis, que signifiait sa présence en ce lieu, et qu’était ce lieu pour elle ? Quel type de civilisation pouvait bien se terrer ici ? Quelles étaient ses valeurs ? Qui donc était cette femme ?

« Dans cette dimension, je suis vous, dit Mashara, comme si elle avait lu les questions qui se bousculaient dans ma tête. Ici, ceux qui vous connaissent tous les deux vous appellent Mashara.

— Mais quelle est cette dimension ? lui demanda Leslie. Où sommes-nous ? Et quand …

— J’ai moi-même nombre de questions à vous poser, répliqua Mashara en riant. Suivez-moi.

Au-delà des abords du pré se dressait une petite maison en roc qu’aucun mortier ne soutenait et, de fait, les pierres avaient été entassées de façon telle qu’il aurait été impossible d’insérer même une feuille de papier entre elles. Les fenêtres étaient dépourvues de vitres et la porte n’était rien de plus qu’une embrasure pratiquée dans un des murs.

Une famille de volatiles dodus traversa la cour à la queue leu leu. Nous pûmes apercevoir une espèce de créature duveteuse, à la fourrure bigarrée et au masque de bandit, qui s’était pelotonnée au creux d’une branche ; elle ouvrit les yeux comme nous approchions, mais les referma pour se rendormir aussitôt.