J’abaissai le gouvernail de direction et appuyai sur la pédale pour amorcer le virage vers la grève.
Leslie eut un hoquet de surprise.
« Regarde ! » s’exclama-t-elle en pointant le doigt en direction de la grève.
Un peu en amont de l’extrémité de notre aileron droit, comme nous tournions, j’aperçus un autre Martin Seabird échoué sur la grève.
« Ha ! ha ! exultai-je. Il n’y a plus de doute, cette fois : Tout le monde vient pratiquer ici. Nous sommes bel et bien revenus à la maison. »
Je poussai la manette des gaz et nous glissâmes en direction du second hydravion. Puis je coupai le moteur pour franchir silencieusement les derniers pieds, bien qu’il n’y eût personne en vue. Bientôt, le nez de notre appareil se trouva enfoui dans le sable, à deux cents pieds environ de l’autre Seabird.
Je retirai mes chaussures et sautai de l’hydravion, et me retrouvai dans l’eau jusqu’aux chevilles ; puis je fis le tour de l’appareil pour aider Leslie à descendre à son tour. Cela fait, je soulevai le nez de l’hydravion que je tirai un peu plus sur la grève. Et tandis que je l’ancrais dans le sable, Leslie se dirigea vers le second appareil.
« Holà ! Il y a quelqu’un ? cria-t-elle en s’approchant. — Il n’y a personne ? » lui demandai-je en la rejoignant. Leslie ne répondit pas. Elle se tenait maintenant à la hauteur de la cabine et regardait à l’intérieur.
Cet appareil était en tout point semblable à notre Ronchonneur. Sur sa carlingue, avait été dessiné le même décor de neige et d’arc-en-ciel que Leslie et moi avions conçu pour notre Seabird. L’intérieur de la cabine aussi était identique et on y retrouvait le même tapis sur le sol, le même tissu sur les sièges. De fait, l’ensemble de la conception était identique à la nôtre, de l’antireflets que nous avions fait fabriquer sur commande jusqu’au lettrage qu’affichait le tableau de bord.
« Tu crois que c’est une coïncidence, me demanda Leslie, et qu’il puisse exister un autre hydravion identique à Ronchonneur ?
— Cela me paraît en effet étrange », rétorquai-je.
Je tendis la main pour toucher le capot du moteur. Celui-ci était encore chaud.
Un curieux sentiment m’envahit. Je pris la main de Leslie et nous nous acheminâmes vers notre propre hydravion. À mi-chemin, Leslie s’arrêta brusquement et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Puis elle me dit :
« Regarde, Richard. Il n’y a aucune trace de pas dans le sable, à part les nôtres. Comment ce pilote a-t-il pu atterrir, descendre de son avion et disparaître sans même laisser d’empreintes derrière lui ?
Nous restâmes là, entre les deux Seabird, déconcertés.
« Tu es sûr que nous sommes de retour dans notre propre espace-temps ? s’enquit Leslie. J’ai pourtant la nette impression que nous nous trouvons encore à l’intérieur du plan.
— Devant une réplique du lac Healey ? dis-je, quelque peu incrédule. Et si tel est le cas, comment se fait-il que nous, fantômes, nous laissions des traces derrière nous ?
— Tu as sans doute raison, me répondit-elle. D’ailleurs, si nous nous étions posés quelque part dans le plan, nul doute que nous aurions déjà rencontré un moi parallèle à l’un ou l’autre d’entre nous. »
Puis sans rien ajouter, elle resta là perplexe à regarder l’autre Seabird.
« Si nous nous trouvons toujours à l’intérieur du plan et ici en particulier, dis-je au bout d’un moment, c’est peut-être parce qu’il nous faut subir une épreuve. Et s’il ne semble y avoir personne, c’est peut-être alors que l’un ou l’autre de nos moi se trouve ici, mais sous une autre forme. Rappelle-toi que nous sommes indivisibles de nos moi et que nous ne sommes jamais seuls, à moins de croire que nous le sommes.
Un rayon laser de couleur rubis scintilla à moins de vingt pieds de nous et là, vêtue d’un jean blanc et d’un chemisier, se tenait notre moi parallèle.
« Vous savez pourquoi je vous aime ? dit cette personne en nous tendant les bras. Parce que vous n’avez pas oublié !
— Pye ! » s’écria joyeusement Leslie, qui courut embrasser la nouvelle venue.
En ce lieu, plan ou pas, nous n’étions plus des fantômes, et c’est ainsi que Leslie et Pye purent s’embrasser sans qu’elles passent l’une au travers de l’autre.
Comme je suis heureuse de vous revoir, dit Leslie. Jamais vous ne devinerez où nous sommes allés ! Nous avons rencontré la plus aimable des créatures de ce monde et avons aussi fait la connaissance du plus méchant des hommes. Oh, Pye ! Nous avons tant de choses à vous raconter, et tant de questions à vous poser ! »
Ces paroles terminées, Pye se tourna vers moi.
« Quel plaisir de vous revoir ! lui dis-je en la serrant à mon tour dans mes bras. Pourquoi nous avoir quittés si soudainement ? »
Elle se contenta de sourire et se dirigea vers le lac. Puis lorsqu’elle fut à proximité du bord de l’eau, elle s’assit sur la grève et nous invita d’un geste de la main à nous joindre à elle.
« Parce que j’étais à peu près certaine de ce qui allait se passer, répondit-elle enfin. Et quand vous aimez des êtres et que vous savez hors de tout doute qu’ils sont prêts à apprendre et à croître, alors vous les laissez partir. Car comment auriez-vous pu apprendre, comment auriez-vous pu vivre vos diverses expériences en sachant que j’étais là, comme une espèce d’écran protecteur s’immisçant entre vous et vos choix ?
Elle me regarda, le sourire aux lèvres.
« Ce lac est bel et bien une réplique du lac Healey que vous connaissez, Richard. Quant à l’hydravion, il est là pour mon plaisir. Vous m’avez rappelé combien j’aime piloter ; aussi ai-je reproduit le Ronchonneur et ai-je décollé, pour me pratiquer bien sûr, mais aussi pour vous retrouver, tous les deux. Cela dit, il me faut avouer que c’est quand même surprenant d’amerrir alors que le train d’atterrissage est sorti, vous ne croyez pas ? »
Elle leva la main à la vue de mon visage horrifié.
« Ne vous en faites pas, je m’en suis souvenu à temps ! Une seconde à peine avant de toucher l’eau, j’ai fait appel à cet aspect de moi qui est le plus familier avec les hydravions et je vous ai entendu qui me criiez de remonter le train d’atterrissage. Merci ! »
Elle posa alors la main sur l’épaule de Leslie et lui dit : « Et vous avez remarqué que je n’ai laissé aucune trace de pas sur le sable. Quel esprit d’observation vous avez. Sachez que j’ai fait cela pour vous rappeler à tous les deux que c’est à vous qu’il revient de choisir la voie que vous emprunterez et de répondre à votre sens le plus élevé de ce que vous savez être bien, et non celui des autres. Mais cela, vous le savez déjà.
— Oh ! Pye ! dit Leslie. Mais comment respecter notre sens du bien dans un monde qui … Vous connaissez Ivan et Tatiana ?
Pye fit signe que oui.
La voix de Leslie se brisa alors qu’elle poursuivit en disant : « Nous les aimions tant. Et dire que ce sont des Américains qui les ont tués. Dire que c’est nous qui les avons tués !
— Non, ce n’est pas vous, lui affirma Pye. Comment avez-vous pu penser une chose pareille ? »
Elle tendit la main et releva le menton de Leslie pour alors la regarder droit dans les yeux.
« Rappelez-vous, Leslie, qu’il n’est rien dans le plan qui soit là par hasard, rien qui ne s’y trouve sans motif.
— Quel motif peut justifier la destruction de Moscou ? lui dis-je d’un ton cassant. Et comment pouvez-vous affirmer une telle chose puisque vous n’étiez pas là au moment de cet incident et n’avez pas ressenti la terreur comme nous l’avons ressentie ! »