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Je me vis à nouveau submergé par les événements qui avaient marqué cette nuit à Moscou, et me sentis comme si Leslie et moi avions assassiné tous les membres de notre famille sous le couvert de la nuit.

« Richard, le plan comporte toutes les possibilités qui se puissent imaginer, dit Pye d’une voix douce, et constitue en ce sens une liberté absolue de choix. Le plan est comparable à un livre : chaque événement y est gravé en un mot, une phrase imprimée à jamais sur les pages de ce livre relatant une histoire sans fin. C’est la conscience qui se transforme, choisissant de lire ceci plutôt que cela. Ainsi, lorsque vous tombez sur une page qui traite de guerre nucléaire, vous laissez-vous aller au désespoir ou tentez-vous plutôt de tirer une leçon de ce que dit cette page ? Mourrez-vous en lisant cette page ou passerez-vous plutôt aux pages suivantes, d’autant plus sage pour l’avoir lue ?

— Nous ne sommes pas encore morts, dis-je alors. Et j’espère bien que nous sommes plus sages.

— Vous avez partagé une page avec Tatiana et Ivan Kirilov, poursuivit Pye, et lorsque vous en avez terminé la lecture, vous avez tourné cette page. Mais celle-ci existe toujours, en ce moment même, attendant de transformer le cœur de quiconque choisira de la lire. Quant à vous, maintenant que vous avez appris, vous n’avez plus à relire cette page, car vous vous êtes projeté au-delà de celle-ci. Et il en va de même pour Ivan et Tatiana.

— C’est bien vrai ? s’exclama Leslie, osant espérer à nouveau.

— Linda Albright ne vous rappelait-elle pas Tatiana Kirilova ? rétorqua Pye en souriant. N’avez-vous pas cru reconnaître votre ami Ivan dans Krzysztof ? Et les pilotes des Jeux de l’air n’ont-ils pas fait un divertissement de la terreur de la guerre pour ainsi sauver leur monde de la destruction ? Qui croyez-vous donc qu’ils sont ?

— Auraient-ils lu, eux aussi, cette page relatant la terrible nuit à Moscou ?

— Oui !

— Et ces pilotes ? C’est nous ? demandai-je.

— Oui ! » Les yeux de Pye brillaient de mille feux. « Vous et Leslie, Linda, Tatiana, Mashara, Jean-Paul, Attila, Ivan, Atkin, Tink et moi. Nous ne faisons qu’un ! »

Dans le silence qui s’ensuivit, nous pûmes entendre la brise qui caressait les feuilles des arbres, tandis que de minuscules vagues venaient lécher la grève.

« Il y a une raison à notre rencontre, reprit Pye, tout comme il y a une raison à votre rencontre avec Attila. Ainsi, vous vous souciez de la guerre et de la paix ? Alors vous atterrissez sur des pages qui vous permettent de prendre un aperçu de la guerre et de la paix. Vous craignez de ne pas pouvoir vivre l’un sans l’autre et craignez que la mort ne vous sépare ? Alors vous atterrissez dans des vies qui vous enseignent les choses de la séparation et de la mort ; et ce que vous apprenez changera le monde qui vous entoure à jamais. Vous aimez la Terre et croyez que l’humanité s’acharne à la détruire ? Alors vous percevez le meilleur et le pire de ce qui peut arriver, et apprenez que tout dépend de vos choix individuels. »

— Vous êtes en train de nous dire que nous créons notre propre réalité, n’est-ce pas ? dis-je. Cependant, je ne suis pas d’accord avec cette idée pourtant populaire.

Pye éclata d’un rire joyeux et pointa le doigt en direction de l’est, elle dit d’une voix mystérieuse :

« Il fait encore nuit … Nous sommes assis sur une plage identique à celle-ci … Et nous pouvons discerner les premiers signes de l’aube, le froid … »

Leslie et moi étions là avec elle, dans la noirceur et le froid, vivant sa mise en scène. Au bout d’un moment, elle poursuivit en disant :

« Devant nous se dressent des chevalets et des toiles, et nous tenons dans nos mains une palette et des pinceaux. »

Ces yeux sombres … J’avais l’impression qu’ils m’hypnotisaient, me subjuguaient. Je sentis la palette dans ma main droite et dans ma gauche, les pinceaux aux manches en bois rugueux.

« Et maintenant, la lumière se fait lentement à l’est. Vous la voyez ? Le ciel s’enflamme d’or et des prismes de glace fondent sous le soleil levant … »

Oui, nous pouvions voir tout cela, et nous étions ébahis par la magnificence des couleurs.

« Peignez ! nous dit Pye. Transposez l’aube sur votre toile ! Emparez-vous de cette lumière qui vous caresse le visage et transperce vos yeux, et faites-en un art. Vite, hâtez-vous et vivez l’aube à travers votre pinceau !

Bien que je n’aie rien d’un artiste, je vis néanmoins en esprit cette glorieuse aube se transformer en gros traits sur ma toile. J’imaginai aussi la toile de Leslie, vis sa propre aube s’y dessiner si délicatement, des rayons se fondant prudemment en un éclatement d’huiles.

« C’est fait ? » s’enquit Pye au bout d’un moment. Leslie et moi hochâmes la tête.

« Alors, qu’avez-vous créé ? » reprit Pye.

Comme j’aurais aimé pouvoir peindre le portrait de notre mentor, à ce moment, et capturer toute la luminosité de son regard.

« Deux levers de soleil extrêmement différents, fit Leslie à la question de Pye.

— Oh, non, pas deux levers de soleil, rétorqua Pye.

‑ L’artiste ne crée jamais un lever de soleil. Il crée …

— Ça y est, j’ai compris ! s’exclama Leslie. L’artiste crée le tableau !

— Voilà ! exulta Pye.

— Vous voulez dire que le lever du soleil constitue la réalité, tandis que le tableau représente ce que nous faisons de cette réalité ? m’enquis-je.

— Exactement ! Si chacun de nous devait créer sa propre réalité, avez-vous idée du chaos qui en résulterait ? Songez que la réalité se verrait dès lors multipliée par ce que chacun de nous pourrait y inventer ! »

Mon imagination s’enflamma. Comment en effet créer un lever de soleil si je n’en ai jamais vu un ? Que faire avec le ciel noir de la nuit si je désire commencer une journée ? Serais-je capable de penser un ciel ? De penser la nuit et le jour ?

« La réalité n’a rien à voir avec les apparences, déclara Pye. Elle ne relève en rien de notre vision étroite des choses de ce monde. La réalité est l’expression de l’amour, de l’amour parfait et pur, un amour que ni le temps ni l’espace n’ont encore terni.

« Vous êtes-vous jamais sentis en harmonie avec l’univers, avec tout ce qui existe, au point d’être inondés d’amour ? nous demanda Pye en nous regardant tour à tour. Car voilà la réalité, voilà la vérité. Or, ce que nous faisons de cette vérité ne dépend que de nous, tout comme la représentation de l’aube relève uniquement de l’artiste qui la peint.

« Dans notre monde, l’humanité s’est écartée de la vérité qu’est l’amour. Elle vit maintenant de haine, de luttes de pouvoir et de la manipulation de la Terre elle-même, pour ses propres étroits motifs. Et si elle continue sur sa lancée, personne ne verra jamais l’aube pour ce qu’elle est. Oh, le soleil se lèvera toujours bien sûr, mais les habitants de la Terre n’en sauront rien et, à la fin, l’histoire de sa beauté s’éteindra de leurs connaissances. »

Oh, Mashara, pensai-je, faut-il que ton passé devienne notre avenir ?

« Mais comment apporter l’amour à notre monde ? demanda alors Leslie. Il s’y trouve tant de menaces, tant … d’Attila ! »

Pye demeura silencieuse un moment puis, pour essayer de se faire comprendre, elle traça un minuscule carré dans le sable. Ensuite elle désigna ce quadrilatère et poursuivit en disant :

« Supposons que nous vivions en ce lieu terrible, lieu que nous appellerons Menaceville. Plus nous nous attardons dans cette ville et moins elle nous plaît, car violences et destructions y règnent en maîtres. Qui plus est, nous n’aimons pas ses habitants, n’aimons pas les choix qu’ils font. Nous n’appartenons pas à cette ville. Non, Menaceville n’est pas notre ville. »