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— Je suis bien content que nous n’en ayons rien fait et que nous ayons choisi de rester », déclarai-je.

Je regardai Leslie et l’aimai pour toutes ces années que nous avions passées ensemble. Certes, ces années avaient été dures parfois, mais elles représentaient en même temps les plus beaux moments de ma vie.

De dures années, de merveilleuses années, me répondirent les yeux de Leslie, et je ne les échangerais contre rien au monde.

« Dès notre retour à la maison, nous partirons en vacances, tu veux bien ? » dis-je à Leslie, sentant qu’une nouvelle vision de la vie m’habitait, maintenant que j’avais rencontré ce couple effacé que nous avions pu devenir.

« Oui, dit Leslie en hochant la tête. Nous repenserons notre vie.

— David chéri, tu sais à quoi je pense ? » dit soudain Lorraine en s’efforçant de sourire.

David la regarda et sourit à son tour en lui répondant : « Tu sais très bien que je n’ai jamais réussi à savoir ce que tu penses !

— Je pense, enchaîna Lorraine en passant outre, que nous devrions prendre cette serviette de table et ce crayon, et dresser une liste de ce que nous aimerions faire afin que les six mois qui viennent soient les meilleurs, les plus beaux de notre vie. Que ferions-nous s’il n’y avait pas tous ces médecins avec leurs ordonnances et leurs recommandations ? Après tout, ils ont bien voulu reconnaître qu’il leur était impossible de te guérir, alors qui sont-ils pour venir nous dire ce que nous devrions faire du temps qu’il nous reste à vivre ensemble ? Je crois que nous devrions dresser cette liste et faire exactement comme il nous plaît de faire !

— Tu es folle, tu sais ? dit David.

— Des leçons de pilotage, enfin ! dit Lorraine en commençant à dresser sa liste.

— Oh, arrête !

— Mais tu as dit toi-même que tu pourrais très bien faire ce que ce type a fait, répliqua son épouse en indiquant le livre du doigt. Amusons-nous un peu, quoi ! Allez, qu’aimerais-tu faire ?

— Eh bien … j’ai toujours souhaité voyager, me rendre jusqu’en Europe peut-être. Et pourquoi pas, tiens ! Aussi bien rêver grand !

— Mais où, exactement ? C’est vaste, l’Europe.

— En Italie », répondit-il immédiatement, comme s’il en avait rêvé toute sa vie.

Lorraine leva les sourcils mais ne dit mot, se contentant d’inscrire le nom de ce pays sur la serviette.

« Mais avant de partir, reprit David, j’aimerais apprendre quelques mots italiens pour que nous puissions parler avec les gens, une fois là-bas. »

Cette fois, elle le regarda, franchement abasourdie, le crayon en l’air. Puis, se ressaisissant, elle dit : « Nous dénicherons des livres d’italien. Je crois savoir d’ailleurs que l’on peut maintenant trouver des leçons sur cassettes aussi. » Elle ajouta les leçons d’italien à sa liste puis leva la tête pour demander : « Et quoi d’autre, encore ? Tu peux écrire tout ce que tu veux sur cette liste, tu sais ?

— Oh, il est trop tard maintenant, dit David. Nous aurions dû faire cela …

— Nous aurions dû ? Sornettes ! dit son épouse en lui coupant la parole. À quoi cela nous servirait-il de regretter un passé pour lequel nous ne pouvons plus rien ? Pourquoi ne pas souhaiter des choses que nous pouvons encore faire ? »

Il réfléchit longuement à cette remarque et soudain, son visage s’éclaircit, comme si sa femme venait de lui faire don d’un nouveau souffle de vie. Il s’écria : « Mais c’est que tu as parfaitement raison, sapristi ! Il était temps ! Ajoute le surf à cette liste !

— Le surf ! s’exclama Lorraine en écarquillant les yeux de surprise.

— Que crois-tu que dira le médecin en apprenant cela ? demanda David dans un sourire diabolique.

— Sans doute dira-t-il que ce n’est pas sain ! » répliqua Lorraine en éclatant de rire. Elle ajouta le surf à la liste. « Ensuite ? » dit-elle.

Leslie et moi, nous nous regardions, la bouche fendue en un large sourire.

« Ils ne nous ont peut-être pas dit comment faire pour retrouver le chemin de la maison, dis-je, mais il n’empêche qu’ils nous ont révélé ce qu’il nous fallait faire une fois rendus. »

Leslie approuva de la tête, poussa la manette des gaz invisible et le bistrot disparut.

Chapitre XVI

Leslie et moi survolions à nouveau le plan, y cherchant un indice, un quelconque signe qui nous aurait indiqué le chemin du retour. Mais le plan demeurait inchangé, les sentiers courant dans toutes les directions à la fois.

« Je me demande, dit enfin Leslie, si nous allons passer le reste de notre existence à entrer et sortir de la vie des gens, à la recherche de notre vie propre.

— Mais non, chérie. Le sentier doit bien se trouver quelque part par ici, rétorquai-je, sachant parfaitement bien que je mentais. Il suffit simplement de nous montrer patients, jusqu’à ce que nous ayons trouvé la porte qui donne sur notre monde, où qu’elle soit. »

Leslie me regarda attentivement. Puis son examen terminé, elle me déclara :

« Tu me parais beaucoup plus lucide que moi, en ce moment. Que dirais-tu de choisir l’endroit où nous poser ?

« Nous faisons une dernière tentative avec l’intuition ? » lui demandai-je alors.

Leslie fit signe que oui et je fermai les yeux. Immédiatement, je sus que j’avais trouvé.

« Droit devant, dis-je. Prépare-toi à atterrir. »

* * *

Il était seul, affalé de tout son long sur le lit de sa chambre d’hôtel. Mon sosie, mon jumeau identique, la tête reposant sur une de ses mains, regardait par la fenêtre. Non pas que c’était vraiment moi ; mais il se rapprochait tellement de moi que je sus, hors de tout doute, que nous ne pouvions nous trouver bien loin de la maison.

Des portes vitrées donnaient sur un balcon qui surplombait un terrain de golf ; au loin, de hauts conifères allaient rejoindre l’horizon. Je calculai que nous devions être en fin d’après-midi, ou alors les nuages qui planaient étaient à ce point épais et sombres que l’heure du déjeuner avait pris l’aspect du crépuscule.

Quant à Leslie et moi, nous nous trouvions sur un balcon identique au premier, du côté opposé à ce dernier, et regardions à l’intérieur de la chambre.

« Il m’a l’air extrêmement déprimé, tu ne crois pas ? chuchota Leslie.

— Si. Et n’est-ce pas étrange qu’il reste là à ne rien faire ? Où est Leslie ? »

Elle secoua la tête et poursuivit son examen de l’homme, l’air soucieux.

« La situation me paraît … embarrassante, dit-elle enfin. Je crois que tu devrais aller lui parler seul à seul. »

Je regardai l’homme, qui restait là, immobile. Et pourtant, il était évident qu’il ne dormait pas.

« Vas-y, chéri, renchérit Leslie. Je sens qu’il a besoin de toi. » Je serrai sa main dans la mienne, puis pénétrai dans la pièce.

Fixant l’air gris du dehors d’un œil morne, l’homme bougea à peine la tête à mon arrivée. À côté de lui, sur le couvre-lit, se trouvait un ordinateur portatif allumé, mais dont l’écran était aussi vide que le visage de son propriétaire.

« Salut, Richard, dis-je. N’ayez pas peur. Je suis …

— Je sais, fit-il en poussant un soupir. Vous êtes une projection de mon esprit troublé. » Puis, sans mot dire, il continua à regarder la pluie qui tombait.

Il me fit penser à un arbre abattu par la foudre, effondré pour ne plus jamais se relever.

« Que se passe-t-il ? » lui demandai-je.

Aucune réponse.

« Pourquoi cet air abattu ? » lui demandai-je encore.

Daignant enfin me répondre, il dit : « Ça n’a pas marché. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. » Puis, au bout d’un moment, il ajouta : « Elle m’a quitté.