— Vous montrez-vous intéressé et sensible à ce qu’elle ressent ? Êtes-vous capable de compassion envers elle ?
— Pas vraiment, non », répondit-il encore laconiquement.
Il était évident qu’il soupesait soigneusement chacune des questions que je lui posais, et je me demandai si les réponses apportées exigeaient beaucoup de courage de sa part ou si c’était en désespoir de cause qu’il acceptait ainsi de faire face à la vérité.
« Êtes-vous loquace, repris-je encore, aimez-vous la conversation ? Êtes-vous intéressant, enthousiaste, inspirant, édifiant ? »
Cette fois, ma question parut avoir un certain impact, car l’homme s’assit sur son séant pour la première fois depuis mon arrivée pour alors me regarder droit dans les yeux.
« Parfois. Rarement … », répondit-il. Et après une longue pause : « Non.
— Êtes-vous romantique, alors ? Êtes-vous plein d’égards à son endroit, la couvrez-vous de vos soins attentifs ?
— Non.
— Êtes-vous bon cuisinier ? Êtes-vous ordonné dans la maison ?
— Non.
— Êtes-vous fiable ? Peut-elle compter sur vous pour l’aider à résoudre certains problèmes ? Peut-elle trouver en vous un havre de paix ?
— Pas vraiment.
— Êtes-vous astucieux en affaires ?
— Non.
— Êtes-vous son ami ? »
Il réfléchit longuement avant de répondre : « Non, je ne le suis pas.
— Si vous vous étiez présenté à elle, lors de votre toute première rencontre, avec tous ces défauts, croyez-vous qu’elle aurait souhaité vous revoir ?
— Non, je ne crois pas.
— Et comment expliquez-vous qu’elle ne vous ait pas quitté plus tôt ? Pourquoi est-elle restée si longtemps, à votre avis ? »
Il me regarda, l’air hagard avant de me répondre : « Parce qu’elle était mariée avec moi ? fit-il.
— Il est fort probable que vous ayez raison », lui rétorquai-je.
Un long silence s’ensuivit pendant lequel nous méditâmes tous les deux sur la véritable portée de sa dernière remarque.
« Dites-moi, lui demandai-je au bout d’un moment, croyez-vous qu’il vous serait possible de changer ? Vous sentez-vous capable de transformer vos défauts en quelque chose de positif ? »
Il me regarda à nouveau, ébahi, prenant conscience de toutes les réponses négatives qu’il venait de me donner.
« Mais bien sûr que c’est possible. J’ai déjà été son meilleur ami, après tout. J’étais … » Il s’interrompit, tentant manifestement de se rappeler ce qu’il avait été.
« Cela vous mortifierait-il de tenter de recouvrer ces qualités qui furent vôtres ? Vous sentiriez-vous diminué pour autant ?
— Non.
— Qu’auriez-vous à perdre ?
— Rien, je suppose.
— Et croyez-vous que vous pourriez y gagner quelque chose ?
— J’y gagnerais beaucoup ! » s’exclama-t-il, comme si l’idée venait tout juste de lui effleurer l’esprit pour la première fois de son existence. « De fait, je crois qu’elle m’aimerait à nouveau. Et si c’était le cas, alors nous serions tous les deux heureux. Vous savez, il fut un temps où chaque moment que nous passions ensemble était tout simplement glorieux. C’était d’un romantisme ! Nous étions toujours à explorer de nouvelles avenues, recherchant le plus fin des aperçus. Et c’était si stimulant … Si nous en avions le temps, peut-être pourrions retrouver tout cela. »
Il réfléchit un moment, puis fit preuve de la plus grande honnêteté en me révélant : « J’avoue que je pourrais l’aider beaucoup plus que je ne le fais. J’ai simplement pris l’habitude de la laisser s’occuper de tout et me suis laissé emporter sur la voie de la facilité. Mais si je l’aide, si je fais ma part, je crois bien que je saurai retrouver mon amour-propre.
Il se leva pour aller se regarder dans la glace. Il secoua la tête devant sa réflexion, puis se mit à faire les cent pas dans la pièce.
Je dus reconnaître que la transformation que venait de subir cet homme était pour le moins remarquable. Néanmoins, je ne pus m’empêcher de me demander s’il était possible qu’il eût vraiment tout saisi avec autant de facilité.
« Comment se fait-il que je n’ai pu arriver à comprendre tout cela par moi-même ? » fit-il. Puis me regardant droit dans les yeux, il ajouta : « Mais je suppose que c’est exactement ce que je viens de faire, après tout.
— N’oubliez pas que vous avez mis des années à vous dégrader de la sorte, lui dis-je sur un ton circonspect. Combien pensez-vous qu’il vous faudra de temps alors pour remonter la pente ?
— Mais il n’est pas question d’y mettre du temps ! s’exclama-t-il, surpris de ma question. La transformation s’est opérée et il s’agit maintenant de me mettre à l’épreuve.
— Vous y allez un peu rapidement, il me semble, lui fis-je remarquer.
— Il est facile de changer une fois qu’on a découvert la source du problème, déclara-t-il, le visage illuminé par l’enthousiasme. Si l’on vous donnait un serpent à sonnette, n’est-ce pas que vous vous empresseriez de le lancer à bout de bras ? Et vous voudriez me faire croire que je devrais garder ce serpent parce qu’il n’est autre que moi ? Très peu pour moi, merci !
— Pourtant, nombreux sont ceux qui s’accrocheraient malgré tout à ce serpent », rétorquai-je.
Prenant place dans le fauteuil qui se trouvait près de la fenêtre, il me regarda un moment puis me dit : « Mais je ne suis pas comme la plupart des gens. Cela fait deux jours que je me terre dans cette chambre d’hôtel, à ruminer le fait que les âmes aimantes que Leslie et moi avons été s’étaient à jamais envolées ensemble vers une vie à la fois heureuse et différente, tandis qu’elle et moi devions demeurer ici en cette misérable dimension où il ne nous est même plus possible d’échanger l’un avec l’autre.
« Et puis, j’étais à ce point certain que tout était sa faute que je ne cherchais même plus à régler la situation, persuadé que j’étais que les choses s’amélioreraient sitôt qu’elle changerait. Mais maintenant … Si c’est vraiment ma faute, je peux y faire quelque chose. Et si je change et que, pendant un mois, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que les choses changent aussi entre elle et moi, mais que notre situation ne s’améliore pas pour autant, alors seulement nous pourrons voir si Leslie peut changer son comportement ! »
Il se remit à arpenter la pièce tout en me regardant comme si j’avais été un brillant psychothérapeute.
« Vous m’avez posé à peine quelques questions et voyez ce qu’il en résulte ! dit-il. Pourquoi m’a-t-il fallu attendre votre visite ? Pourquoi ne me suis-je pas remis moi-même en question il y a des mois ?
— Pourquoi, en effet ? renchéris-je.
Je l’ignore. Je me suis complu dans le ressentiment, préférant croire que Leslie était la cause de tous mes problèmes. Et je me suis apitoyé sur mon sort, pensant combien elle était différente de la femme que j’avais tant aimée. »
Il s’assit sur le lit, se prit la tête entre les mains. Savez-vous à quoi je pensais lorsque vous êtes entré ? » me demanda-t-il. Et sans attendre ma réponse, il ajouta : « Je pensais à ce geste ultime que posent parfois les personnes désespérées … »
Il se leva et se dirigea vers le balcon pour contempler la pluie qui tombait, mais l’expression de son visage aurait pu faire croire que cette dernière avait soudain fait place à un soleil éclatant.
« La solution réside uniquement dans le changement qui s’est opéré en moi, déclara-t-il. De fait, je mériterais de perdre Leslie si je me refusais à changer de comportement. Mais maintenant qu’il m’a été donné de voir la vérité, je sais ce qu’il me faut faire pour la rendre heureuse. Et quand Leslie est heureuse … » Il me regarda en souriant et reprit : « Vous n’avez pas idée de ce que ça peut être lorsque Leslie est heureuse !