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Elle est morte.

Tu dois essayer !

Luttant désespérément, je parvins enfin à la surface, complètement épuisé.

« Ça va aller, ma chérie, dis-je en haletant. Ça va aller, tu verras … »

Puis je hoquetai de surprise.

Muni de deux gros moteurs hors bord, un bateau de pêche nous passa presque sur le corps, glissant à toute vitesse par le travers et nous étouffant dans l’écume. Au même moment, un homme se jeta à l’eau, halant une ligne de sauvetage derrière lui.

En moins de deux, je l’entendis qui criait : « Ça va, les gars ; je les ai repêchés tous les deux. Soyez ferme ! »

* * *

Je n’étais plus un fantôme. La pierre, froide et dure, sur laquelle reposait ma joue, en constituait une autre preuve tangible. Ainsi, de l’observateur objectif que j’avais été, j’étais devenu la scène observée, à cette exception toutefois qu’il ne se trouvait personne pour me regarder.

Prostré sur la tombe de Leslie, qu’on avait creusée sur la colline qu’elle-même avait parsemée de fleurs, je sanglotais amèrement. Je sentis l’herbe fraîche sous mon corps ; et sur la pierre, près de mon visage, je relus l’unique mot gravé : Leslie.

Je ne me souciais guère de la brise d’automne qui soufflait tout autour de moi ni du fait que j’étais enfin de retour à la maison, dans mon propre espace-temps. Totalement seul, trois mois après l’accident, j’étais toujours sidéré et avais l’impression qu’un immense rideau, entrelacé de poids, s’était refermé sur moi pour m’emprisonner dans un chagrin aux odeurs de moisi.

Jamais, de toute ma vie, je ne m’étais rendu compte à quel point il fallait du courage pour résister à l’envie de se suicider qui nous envahit suite à la mort de notre conjoint.

Plus de courage que je n’en avais, en fait, et c’est de toutes mes forces que je m’accrochais maintenant aux promesses que j’avais faites à Leslie.

« Quoi qu’il advienne, nous mourrons ensemble. » Combien de fois Leslie et moi n’avions-nous pas fait ce vœu ?

« Mais si les choses devaient se passer autrement, avait un jour ajouté Leslie, s’il advenait que je meure la première, tu devras continuer, Richard. Promets-le-moi !

— Je te le promettrai si toi-même tu en fais autant ! lui avais-je alors rétorqué.

— Non ! Si tu meurs, je n’aurai alors plus aucune raison de vivre. Je veux être avec toi.

— Mais Leslie, comment veux-tu que je te fasse un tel serment si toi-même tu t’y refuses ! Ce n’est pas juste. Je veux bien t’en faire la promesse, car il est toujours possible qu’il y ait une explication raisonnable à ta mort. Mais je refuse de promettre de te survivre si tu ne me le promets en retour !

— Une explication ? Quelle explication pourrait être envisagée ?

— Eh bien, elle est plutôt d’ordre théorique pour l’instant, mais j’ai idée que toi et moi pourrions peut-être trouver une façon de contourner la mort, car j’ai toujours pensé que l’amour pouvait constituer un motif suffisamment puissant pour se jouer de cette dernière. Quoi qu’il en soit, peut-être nous serait-il possible de demeurer ensemble en dépit de ce qu’on nous a appris à croire à l’effet que la mort signifie la fin de notre couple, en ce qui nous concerne. La mort n’est peut-être qu’une question de perspective, une espèce de transe hypnotique de laquelle il nous serait possible de sortir … Oh, comme j’aimerais traiter de ce sujet dans un livre !

— Et comme j’aime la façon dont ton esprit s’acharne sur ces détails, mon chéri, m’avait répondu Leslie en se riant de moi. Mais ne vois-tu pas que tu viens de confirmer ce que je disais à l’instant ? Car non seulement dévores-tu des tas de bouquins qui traitent de la mort, mais encore es-tu un écrivain. Aussi, s’il est possible d’échapper à cette transe hypnotique dont tu parlais, n’est-il pas logique alors que tu poursuives ton œuvre après ma mort ? Ainsi, tu pourrais continuer tes recherches et écrire sur le sujet, exactement comme tu le souhaites. Quant à moi, il est inutile que je reste si tu meurs, car je n’écrirais jamais sans toi. Alors promets-moi … »

Mais je ne lui avais fait aucune promesse ce jour-là. Quelque temps après toutefois, le sujet était revenu inévitablement sur le tapis lorsque j’avais voulu citer à Leslie un passage particulièrement intéressant d’un ouvrage, que je lisais.

« Écoute un peu ceci, lui avais-je dit. “ … et comme je me tenais là, au milieu du parloir, m’affligeant désespérément de la mort de mon bien-aimé Robert, un livre tomba spontanément de l’étagère. Je sursautai de surprise. Et lorsque je me penchai pour le ramasser, les pages s’entrouvrirent d’elles-mêmes et mes doigts effleurèrent alors les mots : Je suis avec toi, que lui-même avait soulignés jadis.”

— Oui, ce n’est pas mal », avait commenté Leslie.

Mon épouse, sceptique, avait l’habitude d’aborder chacune de nos discussions sur la mort en y mettant un grain de sel.

« Tu douterais donc de ce que dit cette femme ? lui avais-je demandé.

— Richard, je te répète que si tu devais mourir avant moi …

— Mais que diraient les gens ! m’étais-je exclamé alors. Nous sommes là à répéter à qui veut bien nous entendre, nous l’écrivons même, bon sang, que le défi de la vie dans l’espace-temps consiste à se servir du pouvoir de l’amour pour transformer un désastre en quelque chose qui soit glorieux. Et tu voudrais me faire croire que si je meurs, tu t’empareras sans plus attendre d’une carabine pour te faire sauter la cervelle ?

— Je ne crois pas que je m’attarderais au dire des gens en pareille circonstance.

— Tu ne crois pas !.. Jésus Marie ! »

Et c’est ainsi que se déroulaient nos conversations, ni Leslie ni moi ne pouvant même envisager de vivre l’un sans l’autre.

Mais un beau jour, c’est de guerre lasse que nous avions fini par promettre qu’au cas où l’un d’entre nous mourrait avant l’autre, le survivant n’aurait pas recours au suicide.

Comme je regrettais cette promesse, maintenant. En mon for intérieur, j’avais toujours cru que si Leslie et moi ne mourions pas ensemble, c’est qu’alors je serais le premier à mourir, persuadé que j’étais que je saurais sauter la barrière qui sépare l’au-delà de notre monde, tel un daim qui fait fi des barbelés qui le séparent d’un vert pâturage.

Mais de passer de ce monde-ci à l’au-delà …

Assis dans l’herbe, je m’appuyai contre la pierre tombale. Ce que je savais de la mort aurait pu remplir de pleines étagères de livres. En comparaison, les connaissances de Leslie sur ce même sujet auraient pu tenir dans un sac de voyage, avec suffisamment d’espace encore pour y ajouter son portefeuille et son carnet d’adresses.

Quelle folie m’avait pris de faire une telle promesse !

Bon, d’accord, Leslie, je ne me suiciderai pas, me dis-je tout de même.

Mais sa mort m’avait rendu encore plus téméraire qu’à l’habitude. Tard dans la nuit, je montais dans sa vieille Torrance pour dévaler le long de routes étroites, à des vitesses qui auraient mieux convenu à une voiture sport. J’omettais bien sûr d’attacher ma ceinture de sécurité et je me perdais alors dans le souvenir de Leslie.

Et je dépensais aussi sans compter. Pour cent mille dollars, je m’étais acheté un Honda Starflash, un avion de trois mille kilos et de sept cents chevaux vapeur. Cent mille dollars, simplement pour voler comme un fou durant les week-ends devant les fanatiques locaux.

Oui, j’avais bel et bien fait le serment de ne pas m’enlever la vie, mais jamais je n’avais promis à mon épouse que je ne volerais pas lors de compétitions.

Je m’arrachai enfin de la tombe de Leslie et entrepris de me traîner péniblement jusqu’à la maison. Autour de moi, la nature se peignait d’un gris uniforme et terne, en dépit du coucher de soleil dont j’aurais admiré jadis les couleurs de feu ; Leslie flottant presque sur un nuage à la vue du merveilleux spectacle que lui offraient les derniers rayons du soleil alors qu’ils caressaient ses fleurs, Leslie me montrant ceci, m’indiquant cela du doigt.