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Pye nous avait bien promis qu’il nous était possible de retrouver le chemin de notre propre monde. Mais pourquoi avait-elle omis de mentionner qu’il nous faudrait nous écraser dans la mer pour ce faire et que l’un de nous devait trouver la mort ?

Des jours durant, j’avais consulté mes livres à propos de la mort et en avais même acheté d’autres. Ils étaient légion, ceux qui avaient buté contre ce mur, sans jamais trouver à le traverser ! Et aucun indice qui m’aurait permis de croire que Leslie, de son côté du mur, tentait de me contacter, aucun livre qui tombât de son petit coin d’étagère, aucune peinture qui se déplaçât sur les murs.

De retour à la maison, j’installai mon sac de couchage et mon oreiller sur le balcon, me sentant incapable de dormir dans notre lit commun sans Leslie. Le sommeil, qui jadis avait représenté à mes yeux à la fois une école, une salle de conférences et un pays d’aventures dans un autre monde, n’était plus guère peuplé maintenant que de quelques ombres perdues, images de films muets. En rêve, je l’entrevoyais fugitivement et m’élançais alors à sa rencontre, simplement pour me réveiller, solitaire et affligé.

Pourquoi avait-elle refusé de prendre connaissance de ces ouvrages sur la mort ? Pourquoi ?

En esprit, je n’avais de cesse de survoler encore et encore ces sentiers bizarres où nous nous étions posés, en dépit de toute la souffrance que cela éveillait en moi. Tel un détective, je m’acharnais à trouver un quelconque indice qui saurait enfin me donner une explication, car il fallait qu’il s’en trouvât une quelque part. Ou alors je mourrais, promesse ou pas.

La nuit était tombée maintenant, une nuit comme jamais il ne m’avait été donné d’en voir, les étoiles se transformant en un tourbillon d’heures et les heures en étoiles, une nuit aussi claire que celle où nous avions fait la connaissance de Le Clerc, dans la vieille France …

Sachez que vous êtes enveloppés de cette réalité qu’est l’amour et que vous avez le pouvoir de transformer votre monde grâce à votre savoir …

Ne craignez point l’apparence de l’obscurité, ne vous effrayez point de ce néant qu’est la mort …

Votre monde est un mirage, au même titre que n’importe quel autre monde. Votre unicité dans l’amour constitue votre seule réalité, et les mirages ne peuvent changer la réalité. N’oubliez pas. Quoi qu’il vous semble …

Vous êtes ensemble, où que vous alliez. Vous êtes en sécurité, là où convergent toutes les perspectives, avec l’être que vous aimez le plus au monde …

Vous ne créez pas la réalité. Ce que vous créez, ce sont les apparences …

Vous avez besoin de son pouvoir ; elle a besoin de vos ailes. Ensemble, vous volez …

Richard, c’est si facile. Tout n’est qu’une question de focalisation !

Je frappai furieusement les planches du balcon de mon poing, l’esprit fougueux d’Attila s’éveillant en moi pour me venir en aide.

Je me fiche que nous ayons eu cet accident, me dis-je alors. En fait, je ne crois aucunement que ce maudit accident n’ait même jamais eu lieu. Et je me fiche de ce que j’ai vu, entendu, touché ou ressenti. Je n’ai que faire de preuves autres que celle de la vie elle-même ! Personne n’est mort, personne n’est enterré, personne n’est seul. J’ai toujours été avec elle et je suis avec elle en ce moment même ; et je serai toujours avec elle et elle avec moi, et il n’est rien qui ne puisse nous séparer !

Je crus un moment entendre la voix de Leslie, qui me disait en chuchotant : « Richie ! C’est la vérité !

Il n’y a jamais eu d’accident que dans mon esprit et je refuse de tenir ce mensonge pour vrai. Je n’accepte pas ce prétendu espace-temps dans lequel je me trouve. Les Honda Starflash, ça n’existe pas ; Honda n’a même jamais fabriqué d’avions. Et je me refuse à accepter que je ne sois pas un aussi bon médium qu’elle ; j’ai lu plus de mille bouquins, bon Dieu de merde, alors qu’elle n’en a lu aucun. Je vais lui montrer que je suis capable de faire bouger cette manette des gaz, même si je dois l’arracher de son socle ! Personne n’a eu d’accident, personne n’a été éjecté de l’avion. J’ai simplement atterri au beau milieu de ce damné plan, encore une fois. J’en ai assez de croire en la mort, j’en ai assez de verser des larmes sur sa tombe. Et je vais lui montrer que j’en suis capable, que ce n’est pas impossible …

Je sanglotai de rage, une incroyable force éclatant en moi, tel Samson jetant à bas les piliers qui soutenaient le monde.

Je sentis alors la maison qui tremblait de toutes parts. Les étoiles vacillèrent, puis s’estompèrent. Immédiatement, je tendis la main droite devant moi.

La maison disparut et l’océan rugit sous les ailes de notre hydravion. Notre fidèle Ronchonneur quitta l’eau et s’envola vers le ciel.

« Leslie ! Enfin, te voilà ! Nous voilà de nouveau ensemble ! »

Pleurant et riant à la fois, Leslie s’écria à son tour : « Richie, mon doux chéri ! Tu as réussi. Oh, comme je t’aime ! Tu as réussi !

* * *

Mon époux avait quitté son moi parallèle alors que celui-ci parlait encore à sa Leslie au téléphone et était venu me rejoindre sur le balcon, où je l’attendais patiemment.

Il m’embrassa tendrement et nous restâmes dans les bras l’un de l’autre, heureux d’être ensemble, heureux d’être nous.

« Pourquoi n’essaierais-tu pas de décoller, cette fois, lui dis-je après un long moment. Il faudrait bien que tu saches enfin que tu en es capable avant que nous ne nous en retournions à la maison ! »

Il tendit la main vers la manette de Rochonneur, mais il ne se passa rien.

Pourquoi est-ce si difficile pour lui ? me demandai-je alors. Et je songeai que c’était peut-être parce que son esprit poursuivait trop de sentiers à la fois.

« Oh, Richie ! C’est si facile, pourtant, lui dis-je alors à haute voix. Tu n’as qu’à ajuster le foyer de ton imagination. »

À mon tour, je tendis la main vers la manette des gaz, que je poussai pour montrer à Richard comment il devait s’y prendre, et nous nous mîmes immédiatement en branle. Je ressentis alors ce que je ressentais toujours lorsque nous finissions de tourner une scène au studio et qu’on défaisait les décors, alors qu’on décroche les rideaux qui, l’instant d’avant, constituaient montagnes et forêts, et qu’on fait rouler les éponges qui ont tenu lieu de rochers.

« Leslie, laisse-moi essayer à mon tour, me dit Richard.

— D’accord, chéri, lui rétorquai-je. Je ramène la manette à sa position originale. Et rappelle-toi : Tout est dans la focalisation. »

Mais quelle ne fut pas ma surprise de constater que nous étions déjà sur le point de nous envoler et, au moment où je tirai la manette vers moi, Ronchonneur s’éleva immédiatement dans les airs. Le moteur pétarada à quelques reprises, comme il le fait chaque fois qu’il est encore trop froid pour voler. Nous filâmes tout de même vers le ciel, simplement pour nous mettre à piquer du nez l’instant d’après. Richard tenta immédiatement de reprendre le contrôle de l’hydravion, mais déjà il était trop tard.

J’eus alors l’impression de visionner une scène filmée au ralenti. Lentement, nous nous écrasâmes ; lentement s’approcha la tempête de bruit blanc, comme si j’avais touché l’aiguille d’un gramophone alors que le volume était au maximum. Lentement, l’eau nous envahit de toutes parts. Lentement le rideau se baissa et les lumières s’éteignirent.