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Puis le monde réapparut enfin, d’un vert ténébreux, d’un silence opaque. Dans l’eau, Richard s’agrippait à l’hydravion dont il arrachait les morceaux, tentant désespérément de sortir quelque chose de l’appareil avant que celui-ci ne soit totalement englouti.

« Attends, Richard, dis-je. Nous avons un sérieux problème dont il nous faut discuter ! Il n’y a plus rien dans cet avion dont nous ayons besoin … »

Mais il lui arrive parfois d’être buté, au point qu’il en oublie les priorités ; et tout ce qui lui importe alors, c’est de sortir sa veste de pilote de l’avion ou quelque autre vétille du genre. Pourtant, il me paraissait si bouleversé.

« Très bien, chéri, dis-je enfin, résignée. Prends tout le temps qu’il te faut. Je t’attendrai. » Et je le regardai s’affairer, lui laissant le temps de trouver ce qu’il cherchait.

Quel curieux sentiment m’envahit toutefois lorsque je vis que ce qu’il sortait de l’hydravion n’était pas sa veste, mais mon corps, mou comme une chiffe, ma chevelure flottant autour de ma tête, l’air d’un rat qui vient de se noyer.

J’observai Richard nager en direction de la surface en traînant mon corps et s’empresser de me tenir la tête hors de l’eau lorsqu’il y eut réussi.

« Ça va aller, chérie, dit-il en haletant. Ça va aller, tu verras … »

Un bateau de pêche lui passa presque sur le corps, mais vira juste à temps par le travers. Un homme se jeta à l’eau, une corde attachée autour de sa taille.

Je regardai Richard, mais dus détourner le regard à la vue de la panique qui se lisait sur son visage. Ce faisant, je vis une glorieuse lumière qui se dilatait devant moi et qui n’était autre que l’amour. Ce n’était pas le tunnel dont Richard m’avait tant parlé, quoique j’eusse l’impression de m’y trouver, car tout me paraissait couleur d’encre en comparaison de cette lumière et je ne vis d’autre solution que de me diriger vers cet amour renversant.

La lumière me parut à ce point rassurante, incarnant à mes yeux le bien le plus merveilleux, le plus doux, le plus parfait, et c’est de tout mon être que je décidai de lui accorder ma confiance.

J’aperçus bientôt deux silhouettes qui venaient dans ma direction. Je crus reconnaître en l’une d’elles un adolescent qui m’était familier. Celui-ci s’arrêta soudain puis se tint tout à fait immobile, aux aguets.

La seconde silhouette, celle d’un homme âgé qui avait à peu près ma taille, s’approcha de moi.

« Salut, Leslie, me dit l’homme. Sa voix était rauque, abîmée par la cigarette.

— Hy ? Hy Feldman, est-ce bien toi ? » dis-je à mon tour.

Je courus à lui et lui sautai au cou. Nous nous enlaçâmes et tournâmes sur nous-mêmes, des larmes de joie jaillissant de nos yeux.

Jamais je n’avais eu d’ami plus cher que cet homme qui était resté à mes côtés à une époque où tant de gens m’avaient tourné le dos. De fait, je ne pouvais entamer une journée sans d’abord appeler Hy.

Nous nous écartâmes enfin pour nous regarder l’un l’autre, de larges sourires illuminant nos visages.

« Cher Hy ! Oh, mon Dieu, comme c’est merveilleux de te revoir ! Je n’arrive pas à y croire ! Je suis si heureuse de te revoir ! »

Hy était mort trois ans auparavant. Oh ! le choc et la souffrance que m’avait causés sa perte ! Et la colère que j’avais ressentie …

À ce souvenir, je reculai de quelques pas et lui lançai un regard furibond.

« Hy, je suis furieuse contre toi ! »

Mais il se contenta de me sourire, ses yeux brillant du même éclat qu’autrefois. Je me rappelai que je l’avais pour ainsi dire adopté à l’époque, avais fait de lui mon grand frère qui me guidait de ses sages conseils, tandis que lui m’avait toujours traitée comme sa sœur butée.

« Tu es toujours fâchée contre moi, hein ? me dit Hy.

— Évidemment que je le suis ! Comment as-tu pu me faire une chose pareille ? Je t’aimais, j’avais confiance en toi. Tu m’avais promis que tu ne toucherais plus jamais à une cigarette de ta vie, mais tu as recommencé quand même et tu as brisé deux cœurs en faisant cela, Hy Feldman, le tien et le mien ! T’es-tu déjà arrêté à y penser ? As-tu jamais songé au chagrin que tu nous as causé, à nous tous qui t’aimions, en nous quittant si tôt ? Et pour une raison aussi stupide, qui plus est !

Il baissa les yeux, l’air penaud, puis me regarda par-dessous ses épais sourcils.

« Et si je te disais que je suis désolé ? Cela ferait-il une différence ? me demanda-t-il.

— Non, lui rétorquai-je en faisant la moue. Hy, tu aurais pu mourir pour une bonne raison, pour une bonne cause. Cela, j’aurais pu le comprendre et tu le sais très bien. Tu aurais pu mourir en défendant la cause des droits de la personne, ou en tentant de sauver les océans et les forêts de la pollution, ou alors en préservant la vie d’un pur étranger. Mais tu es mort à cause des cigarettes que tu avais promis de cesser de fumer !

— Jamais plus je ne fumerai, fit-il en souriant. Je le promets.

— C’est bien le moment, maintenant, dis-je à mon tour, mais je ne pus m’empêcher de rire.

— Le temps t’a-t-il paru si long depuis ma mort ? reprit Hy, se faisant sérieux.

— J’ai l’impression que c’était hier que cela se passait », lui répondis-je.

Il prit ma main et la serra dans la sienne, puis nous nous tournâmes d’un commun accord en direction de la lumière.

« Partons, me dit Hy. Il y a là quelqu’un qui t’a manqué encore plus que moi. »

Mais je m’arrêtai soudain en pensant à Richard.

« Hy, je ne peux pas, dis-je. Richard et moi sommes au beau milieu de la plus extraordinaire aventure, et nous voyons et apprenons des choses … J’ai hâte de te raconter tout cela. Mais quelque chose de terrible vient de se produire ! Richard semblait fou de douleur lorsque je l’ai quitté. Il me faut absolument aller le rejoindre !

— Leslie, me dit Hy en me retenant par la main. Arrête, Leslie. J’ai quelque chose à te dire.

— Je t’en prie, Hy, non. Tu veux me dire que je suis morte, n’est-ce pas ? »

Il fit signe que oui en souriant tristement.

« Mais Hy, je ne puis simplement le quitter, je ne puis disparaître pour ne plus jamais revenir ! Nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre. »

Hy me regarda d’un air compréhensif, mais son sourire avait disparu.

« Richard et moi avons souvent discuté de la mort, de ce qu’elle pouvait signifier, lui expliquai-je. Jamais nous n’avons eu peur de mourir, mais bien plutôt d’être séparés l’un de l’autre. Or, nous avions planifié de mourir ensemble et c’est ce qui ce serait passé, n’eût été ce stupide accident. Tu imagines ? Je ne sais même pas pourquoi nous nous sommes écrasés !

— Ce n’était pas stupide, me répliqua Hy. Il y a une raison à cet accident.

— Eh bien, moi je ne connais pas cette raison et il ne m’importe guère de la connaître. Tout ce que je sais, c’est que je ne peux laisser Richard !

— Ne t’est-il pas venu à l’esprit que Richard avait peut-être quelque chose à apprendre qu’il ne saurait apprendre si tu étais avec lui ? Quelque chose d’important ?

— Il n’y a rien qui soit aussi important, dis-je en secouant la tête. Si c’était si important, nous aurions été séparés bien avant cela.

— Il n’en demeure pas moins que vous n’êtes plus ensemble maintenant, me dit Hy.

— Non ! Je ne puis accepter cela !

Je pris soudain conscience que le jeune homme que j’avais entraperçu plus tôt s’avançait dans notre direction, les mains dans les poches, la tête penchée. Grand et mince, il était si timide que je pus le discerner simplement à sa démarche. Fascinée, je ne pus détourner le regard en dépit de la souffrance qui s’éveilla pourtant en moi à sa vue.