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Le jeune homme leva la tête, me souriant de ses yeux noirs et taquins après toutes ces années.

« Ronnie ! »

Enfants, mon frère et moi étions inséparables et nous nous accrochions maintenant l’un à l’autre, pleurant de la joie inespérée de nous retrouver.

J’avais vingt ans et lui dix-sept lorsqu’il avait été tué dans un accident. J’avais pleuré sa mort jusqu’à mes quarante ans. Ronnie avait toujours débordé d’une vitalité si intense que jamais il ne m’était venu à l’idée de m’imaginer sa mort un jour et pendant longtemps, je m’étais refusé à accepter le fait accompli. La femme optimiste et déterminée que j’avais été s’était alors transformée en une pauvre âme perdue, désireuse de mourir à son tour. Quel lien puissant nous avait unis !

Mais voilà que nous nous retrouvions enfin, aussi comblés de joie que j’avais été atterrée de chagrin.

« Mais tu n’as pas changé », dis-je à Ronnie, étonnée, me rappelant pourquoi il m’avait toujours été impossible de regarder un film de James Dean sans éclater en sanglots, car Ronnie lui ressemblait tellement. « Comment peux-tu ne pas avoir changé après tout ce temps ?

— Je tenais à ce que tu me reconnaisses », me répondit Ronnie. Puis il partit d’un grand éclat de rire et ajouta : « J’ai d’abord pensé me présenter à toi sous la forme d’un vieux chien ou quelque chose du genre, mais j’ai fini par reconnaître que ce n’était pas le moment de faire des farces. »

Comme je me rappelais bien ses farces. J’étais sérieuse, ambitieuse, et rien ni personne ne pouvait m’arrêter. Mais Ronnie, pour sa part, en était vite venu à la conclusion que notre pauvreté était insurmontable, qu’il était vain de lutter, et il avait choisi l’humour, riant sans cesse et me jouant des tours pendables jusqu’à ce que j’en vienne presque à vouloir l’étrangler. Mais il était en même temps si charmant, si drôle, si beau, qu’il ralliait tout le monde à sa manière de voir les choses. Tout le monde aimait Ronnie, moi plus que quiconque.

« Comment va maman ? » me demanda mon frère en me tirant de mes souvenirs. Je sentis qu’il le savait déjà, mais qu’il tenait néanmoins à me l’entendre dire.

— Elle se porte très bien, lui répondis-je. Mais tu lui manques toujours, tu sais. J’ai fini par me réconcilier à l’idée de ta mort, il y a environ dix ans de cela, le croiras-tu ? Mais maman n’a jamais pu l’accepter, jamais. »

Ronnie soupira à ces paroles.

Quant à moi, qui avais si longtemps refusé de croire qu’il était mort, j’avais maintenant peine à croire qu’il était là, à mes côtés, car c’était tout de même étonnant !

« J’ai tant de choses à te raconter, dis-je à Ronnie, tant de choses à te demander …

— Ne t’avais-je pas dit qu’une merveilleuse surprise t’attendait ? » me dit Hy en passant son bras autour de mes épaules. Ronnie en fit autant et, les enlaçant par la taille, je les serrai tous deux contre moi. Ensemble, nous avançâmes dans la lumière. Me sentant comblée de joie, je dis :

« Ronnie ! Hy ! J’ai rarement été aussi heureuse de ma vie ! »

C’est alors que je vis ce qui nous attendait devant. Je ne pus retenir un « Oh ! » d’émerveillement.

Une glorieuse vallée s’étendait devant nous, tandis qu’une étroite rivière brillait de mille feux au milieu de champs et de forêts débordants d’or et d’écarlate automnaux. Au-delà de la vallée s’élevaient de hautes montagnes couronnées de neige. Au loin, des chutes de trois mille mètres de hauteur tombaient en trombes silencieuses. J’en eus le souffle coupé, comme la toute première fois que j’avais visité …

« Mais nous sommes au parc national de Yosemite ! m’exclamai-je.

— Nous savions que tu adorais cet endroit, me dit Hy, et nous avons pensé que tu aimerais t’asseoir ici un moment et faire un brin de causette en notre compagnie. »

Nous dénichâmes un bosquet ensoleillé et prîmes place sur un tapis de feuilles. Puis nous nous regardâmes un moment en silence, nous délectant de la joie que nous ressentions à être ensemble.

Par où dois-je commencer ? me demandai-je alors.

Et quelque part en moi, je sus par où il me fallait commencer et je posai la question qui me hantait depuis tant d’années.

« Pourquoi, Ronnie ? dis-je à l’adresse de mon frère. Je sais bien que c’était un accident, que tu ne cherchais pas à mourir. Mais je viens d’apprendre combien il nous est possible de contrôler notre vie et je ne puis m’empêcher de penser qu’un aspect de toi a choisi de partir au moment où tu l’as fait. »

On aurait dit que Ronnie mûrissait sa réponse depuis longtemps, car il me répondit aussitôt : « C’était un piètre choix, en effet. Je croyais qu’il me serait impossible de m’élever au-dessus de ma condition. Et en dépit de toutes ces farces que je faisais, je me sentais complètement perdu, tu sais. » Puis pour masquer sa tristesse, il me gratifia d’un large sourire.

« Je suppose que je savais déjà tout cela, lui dis-je, le cœur brisé, mais que je n’ai jamais pu l’accepter. Mais comment pouvais-tu te sentir ainsi, alors que nous t’aimions tant ?

— Je ne m’aimais pas autant que vous m’aimiez, me répondit-il, et je ne sentais pas que je méritais d’être aimé, ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Bien sûr, avec du recul, il m’est possible de dire que j’aurais pu vivre une bonne vie, mais je l’ignorais à l’époque. » Il détourna les yeux avant d’ajouter : « Ce n’est pas que j’aie sciemment décidé de me tuer, tu comprends ; mais je ne m’efforçais pas vraiment de vivre non plus. Je n’ai jamais lutté avec la vie comme toi tu l’as fait. »

Puis secouant la tête, il répéta : « J’ai fait un piètre choix. »

Jamais je ne l’avais vu aussi sérieux, et cela me parut à la fois étrange et réconfortant de l’entendre s’exprimer de cette façon. La confusion et le chagrin qui m’avaient hantée pendant des décennies se volatilisèrent enfin.

« Tu sais, j’ai toujours gardé un œil sur toi, me dit Ronnie dans un sourire timide, et j’ai même pensé un moment que tu viendrais immédiatement me rejoindre. Mais je t’ai vue faire volte-face et j’ai vu que j’aurais pu en faire autant. Et je me suis pris à souhaiter … Je trouvais la vie difficile … Je sais bien que j’aurais dû réagir différemment. Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup appris depuis, et je n’ai de cesse de mettre mon nouveau savoir en pratique.

— Tu me surveillais ? dis-je. Alors, tu sais ce qui s’est passé dans ma vie ? Tu connais Richard ?

La pensée que Ronnie pût connaître Richard me rendit extrêmement heureuse.

« Oui, me répondit Ronnie, et je suis très heureux pour toi. »

Richard !

À nouveau, je fus prise de panique. Comment pouvais-je rester assise là, à parler ? Mais qu’avais-je donc, pour l’amour ? Richard m’avait bien dit que les gens vivaient une période de confusion après leur mort, mais ce que j’étais en train de faire était tout à fait impensable !

« Il se fait du souci pour moi en ce moment, dis-je alors à Ronnie et à Hy. Il croit qu’il m’a perdue à jamais. Je ne peux pas rester. Je vous aime, mais je ne peux pas rester ! Vous comprenez, n’est-ce pas ? Je dois retourner auprès de lui !

— Leslie, me dit Hy, Richard serait incapable de te voir.

— Mais pourquoi ? m’écriai-je en me demandant si j’avais omis de considérer quelque terrible détail. Étais-je donc devenue le fantôme d’un fantôme ? Hy, essaierais-tu de me dire, repris-je, que je suis vraiment morte, que je ne suis pas à l’article de la mort, où j’aurais encore le choix de retourner à la vie ? Essaies-tu de me dire que je suis morte et que je n’ai d’autre choix que de l’accepter ?