Hy hocha la tête en signe d’assentiment.
Je réfléchis un moment, atterrée, puis répliquai : « Mais Ronnie n’était-il pas avec moi, gardant un œil vigilant sur moi …
— Mais tu ne l’as jamais vu, n’est-ce pas, n’as jamais su qu’il était là ? me rétorqua Hy.
— Il m’arrive parfois de rêver à lui …
— En rêve, bien sûr, dit Hy en m’interrompant, mais …
— Parfait ! m’exclamai-je, me sentant soudain soulagée.
— Mais est-ce là le genre de vie commune que tu veux connaître désormais, me dit Hy, se méprenant sur mes paroles. Richard ne te verra que pendant son sommeil et t’oubliera dès son réveil. Tu voudrais me faire croire qu’au lieu de te préparer à l’accueillir lorsque sera venu le moment pour lui de mourir, tu préfères flotter, invisible, autour de lui ?
— Mais Hy, en dépit de toutes les discussions que Richard et moi avons eues sur la mort et la façon d’aller au-delà de celle-ci, Richard croit sincèrement que j’ai été tuée dans cet accident et qu’il ne me reverra plus jamais. En ce moment, il pense que ce à quoi il a toujours cru est faux !
Mon vieil ami me regardait d’un air incrédule. Mais pourquoi se refusait-il à comprendre ?
« Hy, notre seule raison de vivre, à Richard et à moi, était d’être ensemble, d’exprimer l’amour. Et nous n’avions pas fini ! C’est comme de s’arrêter d’écrire, au beau milieu du dix-septième chapitre, un livre qui doit en compter vingt-trois. On ne s’arrête pas simplement comme ça, en faisant semblant que c’est la fin ! Et un tel livre serait alors publié, inutile parce que dépourvu de fin ?
« Viendrait alors un lecteur, désireux de prendre connaissance de que nous avons appris, de voir à quel point nous avons su faire preuve de créativité pour relever les défis qui se sont présentés à nous et, au milieu du livre, il ne trouverait que cette petite note de l’éditeur à l’effet que leur hydravion s’est écrasé, qu’elle est morte et qu’ils n’ont donc jamais pu terminer ce qu’ils avaient entrepris !
— La plupart des gens ne terminent pas leur vie, me fit observer Hy. Je n’avais pas terminé la mienne lorsque je suis mort.
— Alors là, je suis tout à fait d’accord avec toi ! lui répliquai-je, en colère. Tu sais donc de quoi je parle. Mais Richard et moi n’allons pas nous arrêter au milieu de notre histoire, ça non !
— Ainsi, me dit Hy en me gratifiant de son plus chaleureux sourire, tu aimerais que ton histoire raconte qu’après l’accident, Leslie est ressuscitée d’entre les morts et qu’elle et Richard vécurent à jamais heureux ?
— Ce ne serait pas la pire fin qu’on puisse donner à un livre, répondis-je du tac au tac et nous éclatâmes tous de rire … Évidemment, ajoutai-je, j’aimerais que le récit précise comment nous avons fait, quels principes nous avons mis en application pour nous en sortir, afin que les lecteurs sachent qu’ils peuvent en faire autant. »
J’avais prononcé ces dernières paroles sur le ton de plaisanterie, mais il me vint soudain à l’esprit que ce que je vivais présentement était peut-être un autre test, un autre défi que me soumettait le plan.
« Écoute, Hy, dis-je, Richard a souvent raison par rapport à nombre de choses qui m’apparaissent saugrenues au départ. Tu sais cette loi cosmique qu’il se plaît à citer à l’effet qu’on couve des pensées en esprit jusqu’à leur réalisation factuelle ? Cette loi n’aurait-elle donc plus cours, simplement parce que nous nous sommes écrasés ? Comment me serait-il possible de penser en ce moment à quelque chose d’aussi important que mes retrouvailles avec Richard, si cette pensée ne devait pas se réaliser ? »
Je sentis enfin qu’il cédait lorsqu’il me répondit en souriant : « Les lois cosmiques ne changent jamais, quelle que soient les circonstances. »
Soulagée, je serrai sa main dans la mienne avant de lui répondre à mon tour : « Pendant un moment, j’ai cru que tu allais essayer de me retenir ici.
— Il n’est personne sur terre qui avait le pouvoir d’arrêter, Leslie Parrish, dit Hy. Qu’est-ce qui te fait croire que quelqu’un ici pourrait le faire ?
Sur ce, nous nous levâmes et Hy me serra dans ses bras en guise d’adieu.
« Dis-moi, fit-il. Si Richard était mort plutôt que toi, aurais-tu eu confiance que tout se passe bien pour lui en attendant que tu termines ta propre vie ?
— Non. Je me serais fait sauter la cervelle.
— Tu es toujours aussi butée, à ce que je vois, me dit Hy.
— Je sais que ça n’a pas de sens. Mais je dois aller le retrouver. Je ne peux pas le quitter, Hy, car je l’aime !
— Je sais. Allez, va ton chemin. »
Je me tournai en direction de Ronnie, que je serrai longuement contre moi. Comme je trouvais pénible de le quitter !
« Je t’aime, lui dis-je en me mordant la lèvre pour ne pas pleurer. Je vous aime tous les deux et vous aimerai toujours. Nous nous retrouverons, n’est-ce pas ?
— N’en doute pas un instant, me répondit Ronnie. Un jour, tu mourras et tu partiras alors à la recherche de ton frère. Et puis tu rencontreras ce vieux chien …
J’éclatai de rire à travers mes larmes.
« Nous t’aimons aussi », ajouta Ronnie.
Jamais auparavant je n’aurais pu croire que ce qui venait de m’arriver était possible. Mais en dépit de mon scepticisme, j’avais toujours espéré que Richard eût raison et que l’existence se composait de plus d’une vie. Et maintenant, je savais ; maintenant, il m’était possible de repartir, certaine de ce que j’avais appris du plan et de ma mort. Et je savais, hors de tout doute, que Richard et moi marcherions ensemble un jour vers cette lumière. Mais pas maintenant.
Mon retour à la vie ne fut pas impossible, ne fut pas même difficile. Et lorsque j’eus traversé le mur présomptueux de l’impossible, je fus en mesure de voir le plan qui se tissait dans la tapisserie, exactement comme l’avait dit Pye, de fil en fil, pas à pas ! De fait, je ne retournais pas à la vie, mais retournais plutôt à la focalisation de la forme, focalisation que nous changeons sans cesse, jour après jour.
Je trouvai mon bien-aimé Richard dans un monde parallèle qu’il tenait pour vrai. Prostré sur ma tombe, il avait érigé un mur de chagrin tout autour de lui, avec pour résultat qu’il était incapable de me voir ou de m’entendre.
« Richard », dis-je en tentant de jeter bas ce mur de chagrin.
Il ne m’entendit pas.
« Richard, je suis là ! »
Il restait là, à sangloter sur ma pierre tombale. Ne nous étions-nous pourtant pas entendus pour dire que nous n’érigerions pas de pierre tombale ?
« Mon chéri, je suis avec toi en cet instant, je serai avec toi lorsque tu t’endormiras et lorsque tu t’éveilleras. Nous ne sommes séparés que parce que tu crois que nous le sommes ! »
Les fleurs sauvages qui couvraient la tombe lui criaient que la vie se trouve là même où semble se trouver la mort, mais Richard ne perçut pas plus leur message qu’il n’avait perçu le mien.
Il se mit péniblement sur ses pieds et prit la direction de la maison, entouré de son mur de chagrin. Il ne vit pas le soleil qui se couchait, ne comprit pas que ce qui semble être la nuit n’est rien de plus que le monde qui se prépare à accueillir l’aube qui existe déjà. Et lorsqu’il parvint enfin à la maison, il se contenta de jeter son sac de couchage sur le balcon.
Combien de cris un homme peut-il donc ignorer ? Était-ce là mon époux, mon cher Richard qui avait toujours été convaincu que rien en ce monde n’arrive par hasard, de la tombée d’une feuille à la naissance d’une galaxie ? Richard, pleurant à chaudes larmes sous les étoiles ?