« Quatre, six, quatre, cinq ? s’enquit Richard, le pilote.
— Voilà ! lui répondit son épouse. Que deviendrais-tu sans moi ? »
Ni l’un ni l’autre ne nous avaient encore aperçus.
De toutes mes forces, je poussai notre manette invisible et sentis en même temps la main de Leslie qui se posait sur la mienne, ressentis la peur qui nous envahissait tous les deux. Puis nous restâmes là, le souffle court, sans bouger, tandis que, avec une angoissante lenteur, la scène s’estompait pour enfin disparaître complètement. L’hydravion se remit à glisser rapidement sur les vaguelettes qui couraient au-dessus du plan. Recouvrant alors mon sang-froid, j’exerçai une pression sur le volant et nous reprîmes le chemin des airs.
Nous regardant d’un air ahuri, Leslie et moi recommençâmes à respirer.
« Oh ! Richie, non ! dit Leslie d’une voix où perçait sa déception. J’étais tellement certaine que nous pourrions enfin nous poser sans être des fantômes ! »
Je virai sur l’aile et repérai à nouveau le symbole doré. « Tout est là, dis-je à mon tour, et pourtant, il nous est impossible de retourner à la maison ! »
Je regardai alors par-dessus mon épaule dans l’espoir fugitif de voir Pye. Certes, nous n’avions pas besoin de son intuition, de simples instructions auraient suffi. Mais Pye n’était pas là bien sûr et ne pouvait nous venir en aide. Au-dessous de nous, j’en étais sûr, le symbole constituait ni plus ni moins qu’une serrure à combinaisons qui nous barrait la route jusqu’à notre propre espace-temps, mais nous ignorions les chiffres qui nous auraient permis de déverrouiller cette serrure.
« Il n’y a pas moyen de s’en sortir, déclara Leslie. Où que nous nous posions, nous serons toujours des fantômes !
— Ce n’était pourtant pas le cas au lac Healey, lui fis-je observer.
— Mais ça ne compte pas, puisque Pye s’y trouvait avec nous, rétorqua aussitôt Leslie.
— Et lorsque l’avion s’est écrasé ?
— J’étais toujours un fantôme, alors. Au point que toi-même ne pouvais me voir. » Et sur ce, Leslie se mit à réfléchir sérieusement, tentant de comprendre ce qui nous arrivait.
Je décidai entre-temps de virer à gauche afin de voler en cercle tout en ayant le symbole à l’œil, de mon côté de l’avion. Au même moment, le symbole sembla vaciller sous mes yeux, s’estompant comme s’il eût été partie de notre esprit plutôt que du plan, disparaissant, à n’en pas douter, au fur et à mesure que notre focalisation sur l’amour faisait place à l’anxiété.
Je me penchai et regardai intensément le symbole.
Il était bel et bien en train de disparaître. Comme j’aurais apprécié l’aide de Pye à ce moment ! Car de toute évidence, sans ce jalon, il n’importait guère que nous en connaissions la combinaison ou non.
Désireux de ne pas perdre le précieux symbole, je me mis en frais de mémoriser les multiples intersections qui le démarquaient.
« … Mais en dépit du fait que j’étais à ce moment un véritable fantôme, dit soudainement Leslie en poursuivant l’idée qu’elle avait émise plus tôt, je ne me suis pas contentée d’observer les événements, comme je l’ai fait dans tous les autres mondes où nous nous sommes posés. Je croyais dur comme fer que j’étais bel et bien morte dans cet accident ; je croyais être devenue un véritable fantôme et c’est, de fait, ce que j’étais. » Elle fit une pause puis ajouta : « Richie, tu as raison ! La réponse se trouve dans l’accident !
— Nous sommes tous des fantômes, ici, Wookie, lui répondis-je, toujours occupé à mémoriser la partie du plan où se situait le symbole. Tout n’est qu’apparence … Deux embranchements vers la gauche, six à droite et deux autres encore, presque droit devant. » Le symbole avait presque disparu, mais je n’eus pas le cœur d’en informer Leslie.
« Mais le monde où nous nous sommes écrasés semblait tout à fait réel à tes yeux, reprit Leslie en revenant à la charge. Et croyant fermement que tu avais survécu à l’accident, tu as dès lors repris forme humaine ! Certes, tu te trouvais dans un temps parallèle, mais il demeure que tu as bel et bien enseveli ma dépouille ; tu y habitais une maison, pilotais des avions, conduisais des voitures, discutais avec les gens … »
Je pris soudainement conscience de ce qu’elle essayait de me dire et la regardai, sidéré.
« Ainsi, lui dis-je, tu voudrais que l’hydravion s’écrase à nouveau pour que nous puissions retourner à la maison ! Pye nous a dit que ce serait facile de retrouver notre chemin, aussi facile en fait que de tomber d’un tronc d’arbre qui flotte sur l’eau. Mais jamais elle n’a parlé de l’écrasement de Ronchonneur !
— Elle n’en a rien dit, c’est vrai, rétorqua Leslie. Mais il demeure qu’il y a quelque chose dans cet accident qui … Comment se fait-il que tu aies cessé d’être un fantôme dans ce monde ? Qu’y avait-il de différent dans cet atterrissage-là ?
— Nous sommes tombés par-dessus bord ! m’écriai-je. Et ce faisant, nous n’étions donc plus des observateurs objectifs, à la surface du plan ; une fois à l’intérieur du plan, nous faisions dès lors partie intégrante de celui-ci ! »
Sur ce, je m’empressai de repérer le dernier éclat d’or qui se dissolva alors complètement sous mes yeux et je survolai l’endroit que j’avais mémorisé.
« Tu crois que ça vaut la peine d’essayer ? demandai-je à Leslie.
— D’essayer quoi ? s’enquit celle-ci à son tour pour ajouter aussitôt : Tu suggères que nous sautions par-dessus bord tandis que l’hydravion est encore en marche ?
— Mais si ! répondis-je en gardant les yeux braqués sur l’endroit où s’était trouvé le symbole à peine un moment auparavant. Nous amorçons l’amerrissage, diminuons notre vitesse et sautons, juste comme nous allons toucher l’eau !
— Mon Dieu ! Richard, c’est terrifiant !
— Leslie, le plan est un monde de métaphores, mais ces métaphores marchent pour de vrai, tu comprends ? Si nous désirons faire partie de quelque espace-temps que ce soit et le prendre au sérieux, il s’ensuit que nous devons nous immerger dans cet espace-temps. Tu te rappelles ce que disait Pye quand elle parlait de flotter au-dessus du plan sans y pénétrer ? Et de tomber d’un tronc d’arbre ? Elle était en train de nous dire comment faire pour retourner à la maison ! Le tronc d’arbre, c’est Ronchonneur !
— Je ne peux pas, me dit Leslie. J’en serais incapable !
— En volant lentement, contre le vent, lui expliquai-je, notre vitesse ne sera que de trente milles à l’heure lorsque nous nous poserons. Et quant à moi, je préfère ouvrir la verrière et sauter que de m’écraser. » Sur ce, j’effectuai un dernier virage, m’apprêtant à amerrir.
« Mais que regardes-tu ? me demanda alors Leslie en suivant mon regard.
— Le jalon a disparu et je ne tiens pas à perdre de vue l’endroit où il se trouvait.
— Il a disparu ? » répéta-t-elle en jetant un coup d’œil pardessus mon épaule. Puis, se rendant à l’évidence, elle acquiesça à ma suggestion en disant : « Bon, je veux bien sauter si tu sautes, toi aussi. Mais cela fait, sache qu’il nous sera impossible de revenir sur notre décision ! »
Conscient de ce fait, j’avalai péniblement ma salive, mais gardai les yeux braqués sur l’endroit où il nous fallait amerrir.
« Il nous faudra détacher nos ceintures, ouvrir la verrière, sortir de l’habitacle et sauter à l’eau, dis-je à Leslie. Te sens-tu capable de faire cela ?
— Nous pourrions défaire nos ceintures et déverrouiller la verrière dès maintenant, ce qui nous ferait gagner du temps », me suggéra-t-elle.
J’acquiesçai et nous nous défîmes de nos ceintures. Quelques secondes plus tard, je pus percevoir le rugissement du vent comme Leslie déverrouillait la verrière.