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– Je vous en pose des questions, moi, sur la façon dont vous rédigez vos papiers ? Je me suis fait passer pour une pauvre employée de compagnie d'assurances qui avait perdu un dossier et qui allait aussi perdre son travail si elle n'arrivait pas à le reconstituer avant que son directeur ne s'en rende compte. J'ai larmoyé au téléphone en lui disant que j'enchaînais une deuxième nuit blanche. Les Français sont très sensibles vous savez... Non, vous n'en savez rien.

Andrew souleva délicatement le poignet de Dolorès et lui fit un baisemain.

– Vous me connaissez mal, dit-il.

Andrew prit les photos imprimées par Dolorès et se retira.

– Vous avez vraiment la tête dans le potage, mon pauvre vieux, dit Dolorès en le rappelant.

– Qu'est-ce que j'ai encore fait ?

– Vous croyez vraiment que je me suis arrêtée là ?

– Vous avez autre chose ?

– Une fois arrivée à Genève, vous pensez que les ambulanciers l'ont jetée dans une poubelle, votre Suzie Baker ?

– Non, mais je connais la suite, elle a été rapatriée chez nous.

– Sur quelle compagnie, vers quelle ville et dans quel hôpital a-t-elle été traitée ? Vous savez tout ça, monsieur le reporter ?

Andrew tira l'unique chaise du bureau de Dolorès Salazar et s'y assit.

– Un avion privé, et pas des moindres, Genève-Boston sans escale.

– Pour quelqu'un qui prétend ne pas avoir de quoi se racheter un matelas, elle a les moyens, siffla Andrew.

– Qu'est-ce que vous avez fait à son matelas ?

– Mais rien du tout, Dolorès.

– Et puis après tout, ça ne me regarde pas. Son billet n'a pas dû lui coûter très cher, l'appareil appartient à la NSA. Pourquoi voyageait-elle à bord d'un avion affrété par une agence gouvernementale ? Je n'en sais encore rien et c'est au-dessus de mes compétences. J'ai aussi contacté tous les hôpitaux de Boston et de ses environs, aucune trace d'une Suzie Baker dans leurs fichiers. Maintenant, à vous de jouer, mon vieux. Et surtout quand vous voudrez bien éclairer ma lanterne, ne vous privez pas, l'interrupteur se trouve à l'entrée de mon bureau.

Andrew sortit troublé de sa conversation avec Dolorès. Il se rendit à son bureau et remit au lendemain son projet de réemménager chez lui. Peu lui importait, il passerait probablement la nuit au journal.

7.

Washington Square, 20 heures

Arnold Knopf avança dans l'allée principale, scrutant du coin de l'œil tous ceux qu'il croisait sur son chemin. Un clochard dormait sur un coin de pelouse, emmitouflé dans une vieille couverture ; un trompettiste répétait ses gammes au pied d'un arbre ; des promeneurs de chien croisaient des fumeurs esseulés ; un couple d'étudiants s'embrassait, assis sur le rebord de la fontaine ; un peintre devant son chevalet composait un monde de couleurs à la lueur d'un réverbère et un homme, bras au ciel, interpellait le Seigneur.

Suzie l'attendait sur un banc, le regard dans le vide.

– J'avais cru comprendre que vous vouliez que je vous fiche la paix ? dit Arnold Knopf en prenant place à côté d'elle.

– Vous croyez aux malédictions, Arnold ?

– Avec tout ce que j'ai pu voir dans ma carrière, j'ai déjà du mal à croire en Dieu.

– Moi, je crois aux deux. Et tout, autour de moi, semble maudit. Ma famille comme ceux qui s'en approchent.

– Vous avez pris des risques inconsidérés, vous en avez payé les conséquences. Ce qui me fascine, c'est que vous vous entêtiez. Qu'est-ce que c'est que ce regard ? Ne me dites pas que vous vous inquiétez pour votre journaliste ?

– J'ai besoin de lui, de sa détermination, de son savoir-faire, mais je ne veux pas le mettre en danger.

– Je vois. Vous espérez chasser seule, mais vous servir de lui pour qu'il débusque le gibier. Il y a trente ans, vous auriez trouvé votre place au sein de mon équipe, mais c'était il y a trente ans, ajouta Knopf en ricanant.

– Ce cynisme vous vieillit, Arnold.

– J'ai soixante-dix-sept ans et je suis sûr que si nous piquions un petit sprint jusqu'à la grille, j'arriverais le premier.

– Je vous aurais fait un croche-patte avant.

Knopf et Suzie se turent. Knopf inspira profondément et fixa l'orée du square.

– Comment vous dissuader ? Vous êtes si innocente, ma pauvre Suzie.

– J'ai perdu mon innocence l'année de mes onze ans. Le jour où l'épicier chez qui nous allions acheter nos friandises a appelé la police, pour deux barres de chocolat. On m'a emmenée au poste.

– Je m'en souviens très bien, je suis venu vous y chercher.

– Vous étiez arrivé trop tard, Arnold. J'avais dit au policier qui m'interrogeait ce qui s'était vraiment passé. L'épicier reluquait les jeunes filles du collège, il m'avait forcée à le toucher, il avait inventé ce vol lorsque je l'avais menacé de le dénoncer. L'inspecteur m'a giflée en me traitant de petite perverse et de sale menteuse. En rentrant, mon grand-père m'en a collé une autre. L'épicier Figerton était un homme irréprochable qui ne manquait jamais la messe du dimanche. Moi, je n'étais qu'une gamine effrontée, au comportement scandaleux. Grand-père m'a ramenée sur les lieux du crime, il m'a forcée à m'excuser, à avouer que j'avais tout inventé. Il a dédommagé Figerton et nous sommes partis. Je n'ai jamais pu oublier son sourire quand je suis remontée dans la voiture, joues en feu.

– Pourquoi ne m'avoir rien dit ?

– Vous m'auriez crue ?

Knopf ne répondit pas.

– Le soir, je me suis enfermée dans ma chambre, je ne voulais plus voir ni parler à personne, je ne voulais plus exister. Mathilde est rentrée deux jours plus tard. J'étais toujours cloîtrée. J'ai entendu des hurlements entre elle et mon grand-père. Il leur arrivait de se disputer souvent, mais comme cela, jamais. Plus tard dans la nuit, elle est venue s'asseoir au pied de mon lit. Pour m'apaiser, elle m'a parlé d'autres injustices et, pour la première fois, m'a révélé ce qui était arrivé à sa propre mère, ce que l'on avait fait subir à notre famille. Cette nuit-là, j'ai fait le serment de venger ma grand-mère. Je tiendrai cette promesse.

– Votre grand-mère est morte en 1966, vous ne l'avez même pas connue.

– Assassinée en 1966 !

– Elle avait trahi son pays, les temps étaient différents. La guerre froide était une guerre d'un autre genre, mais une vraie guerre.

– Elle était innocente.

– Vous n'en savez rien.

– Mathilde n'en a jamais douté.

– Votre mère était une ivrogne.

– Elle l'est devenue à cause d'eux.

– Votre mère était jeune à l'époque, elle avait toute la vie devant elle.

– Quelle vie ? Mathilde a tout perdu, jusqu'à son nom, le droit de poursuivre ses études, tout espoir de carrière. Elle avait dix-neuf ans quand ils ont descendu sa mère.

– Nous n'avons jamais su dans quelles circonstances...

– Elle a été abattue ? C'est le mot juste, Arnold, n'est-ce pas ?

Knopf sortit une boîte de pastilles à la menthe et en offrit une à Suzie.

– Et quand bien même vous l'innocenteriez aujourd'hui par je ne sais quel prodige, à quoi cela servirait ? reprit-il en mâchonnant sa pastille mentholée.

– À la réhabiliter, à me permettre de retrouver mon nom, à contraindre l'État à nous rendre ce qui nous a été confisqué.

– Baker, ça ne vous plaît plus ?

– Je suis née sous un nom d'emprunt, pour ne pas avoir à subir les humiliations endurées par Mathilde. Pour que les portes ne se referment pas sur moi, comme on les lui claquait au nez dès qu'elle déclinait son identité. Ne me dites pas que l'honneur ne compte pas plus que cela pour vous.