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– Je le sais, monsieur le vice-président. Vous pouvez compter sur moi.

Le vice-président se pencha pour ouvrir le tiroir de sa table de nuit. Il saisit sa bible et regarda la photo qui lui servait de marque-page. Une photo qu'il avait prise lui-même, quarante-six ans plus tôt, par une belle journée d'été sur l'île de Clarks.

– Rappelez-moi quand ce sera fait. Je vous laisse, j'ai un appel en attente.

Le vice-président raccrocha d'avec Elias Littlefield et appuya sur le bouton de sa seconde ligne.

– Knopf est mort, annonça la voix.

– Vous en êtes sûr ? Cet homme a plus d'un tour dans son sac.

Ashton resta silencieux.

– Qu'est-ce qu'il y a, vous avez l'air étrange ? questionna le vice-président. Il avait le dossier ?

– Personne ne récupérera ce dossier, les termes de notre accord sont inchangés.

– Alors pourquoi avoir tué Knopf ?

– Parce qu'il s'en rapprochait et qu'il voulait s'en servir comme monnaie d'échange contre la vie de la petite-fille de Liliane.

– Ashton, réfléchissez, nous sommes vieux, notre accord ne nous survivra pas. Il y aura d'autres Knopf, d'autres Suzie Walker, d'autres journalistes fouineurs, il est impératif de détruire les preuves de ce que nous avons fait avant que...

– De ce que vous avez fait, rectifia Ashton. J'ai assassiné Knopf parce qu'il était devenu faible. Il vous l'aurait probablement remis, et je ne vous ai jamais fait confiance. Laissez la petite Walker en paix, sans Knopf, elle est inoffensive.

– Elle, peut-être, le journaliste, c'est autre chose, et ils font équipe. Rapportez-moi le dossier et je donnerai des ordres pour qu'elle soit épargnée, si c'est cela qui vous chagrine.

– Je vous l'ai dit, notre accord reste inchangé, s'il arrivait quelque chose à la petite Walker, vous en paieriez les conséquences.

– Ne me menacez pas une nouvelle fois, Ashton, cela n'a jamais réussi à ceux qui ont voulu jouer à ce genre de petit jeu avec moi.

– Je m'en suis plutôt bien sorti depuis quarante-six ans.

Ashton raccrocha. Furieux, l'ex-vice-président rappela Elias Littlefield.

*

Suzie et Andrew découvraient la forteresse de Bergenhus, mêlés à quelques touristes anglais auxquels un guide en racontait l'histoire.

– Je ne vois pas votre ami, dit Andrew.

Suzie demanda au guide s'il y avait près d'ici un endroit où manger des harengs.

Le guide s'amusa de la question. Il répondit qu'on en servait en ville. Les cuisines de la forteresse avaient disparu depuis longtemps.

– Où se trouvaient les anciennes cantines ? s'informa Andrew.

– Les soldats prenaient leur repas dans la salle des gardes, elle est fermée au public, expliqua le guide.

Puis il leur fit comprendre qu'ils n'étaient pas ses seuls clients et qu'il souhaitait poursuivre la visite.

– Au Moyen Âge, la zone était appelée Holmen, ce qui signifie « îlot » ou « roc, » car elle était entourée d'eau, reprit-il en grimpant l'escalier. Plusieurs églises étaient situées dans la forteresse, dont la célèbre Kristkirken, l'église du Christ, tombeau des rois médiévaux de Bergen.

Suzie attrapa Andrew par le bras et lui montra un cordon rouge sous une alcôve, qui interdisait le passage. Ils ralentirent le pas. Le guide continua d'entraîner son petit monde vers le sommet de la tour.

– La halle fut construite sous le règne de Hakon IV, au milieu du XIIIe siècle...

Sa voix se fit lointaine. Suzie et Andrew attendirent d'être hors de vue et rebroussèrent chemin. Ils enjambèrent le cordon pour s'engouffrer dans un étroit corridor. Quelques marches s'élevaient, tournant à angle droit. Ils arrivèrent sur un palier et poussèrent la porte qui se trouvait devant eux.

Knopf était assis, adossé au mur. Autour de lui, la terre était trempée d'un sang noir. Il releva la tête et sourit, son teint était livide. Suzie se précipita vers lui et prit son téléphone portable pour appeler au secours, mais Knopf posa sa main sur l'appareil.

– Ce serait la dernière chose à faire, ma chère, dit-il en grimaçant. J'ai bien cru que vous n'arriveriez jamais.

– Ne dites rien et préservez vos forces, nous allons vous conduire à l'hôpital.

– J'aurais voulu éviter les tirades emphatiques en prononçant mes dernières paroles, mais je crains qu'il soit trop tard.

– Knopf, ne me laissez pas, je vous en supplie, je n'ai plus que vous.

– Là mon enfant, c'est vous qui devenez grandiloquente. Ne pleurez pas, je vous en prie, ça m'est insupportable et puis je ne le mérite pas. Je vous ai trahie.

– Taisez-vous, chuchota Suzie la voix étouffée par les larmes, vous dites n'importe quoi.

– Non, je vous assure, je voulais récupérer ce dossier à tout prix, je me suis servi de vous. Je comptais marchander votre sécurité en échange, mais quoi qu'il soit advenu je l'aurais détruit. L'amour que je porte à mon pays est plus important que tout autre. Que voulez-vous, on ne se refait pas à mon âge. Maintenant, écoutez-moi. J'ai conservé le peu de forces qu'il me restait pour vous confier ce que je sais.

– Qui vous a fait ça ? demanda Suzie en prenant la main ensanglantée de son parrain.

– Tout à l'heure, laissez-moi finir. Les preuves de l'opération Snegourotchka, je crois savoir où elles se trouvent. Elles sont votre sauf-conduit, mais je veux que vous me fassiez une promesse et que vous la teniez.

– Quelle promesse ? questionna Andrew.

– C'est justement à vous que j'allais m'adresser. Ne publiez rien, j'admets qu'une telle affaire vous servirait le prix Pulitzer sur un plateau d'argent, mais les conséquences seraient désastreuses. J'en appelle à votre patriotisme.

– À mon patriotisme ? ricana Andrew. Vous savez combien de personnes sont mortes en quelques jours à cause de votre foutu patriotisme ?

– Moi y compris ? répliqua Knopf d'un ton sarcastique. Ils sont morts pour leur pays, triste cortège de dommages collatéraux dont je ferme la marche. Si vous révélez ce que je vais vous apprendre, c'est notre pays qui sera tenu responsable aux yeux du monde. La colère des peuples sera incontrôlable, on brûlera nos ambassades, on nous honnira. Même au sein de l'Amérique, la population se divisera. La nation sombrera dans une paranoïa sécuritaire et se repliera sur elle-même. Ne cédez pas aux sirènes de la gloire, réfléchissez aux conséquences qui découleraient de vos révélations et maintenant écoutez-moi. Dans les années 1950, les États-Unis étaient de loin le plus gros producteur de pétrole et le garant de la stabilité de ses cours. Le baril coûtait alors un dollar. En 1956, quand les approvisionnements du Moyen-Orient furent interrompus par la crise du canal de Suez, nous avons pu répondre aux besoins des Européens, évitant une pénurie catastrophique. Mais en 1959, le président Eisenhower, poussé par les lobbyistes des compagnies pétrolières américaines qui craignaient qu'un pétrole moyen-oriental bon marché vienne les ruiner, mit en place des mesures protectionnistes. Ceux qui étaient en faveur d'une telle politique arguaient qu'elle intensifierait la production de pétrole américain, ses détracteurs pressentaient qu'au contraire elle conduirait à son épuisement. Et c'est ce qui se passa. Dès 1960, le nombre de barils extraits du sol américain commença à décroître. Soixante-dix pour cent de nos réserves s'épuisèrent en dix ans. Nous n'allions pas tarder à nous rendre compte que notre suprématie énergétique n'était plus qu'un doux rêve et qu'il nous faudrait explorer les réserves du Grand Nord pour préserver notre indépendance en la matière. Standard Oil, BP, ARCO avaient initié des essais de forages en Alaska, mais ceux-ci s'étaient révélés peu probants. Si les ouragans étaient une menace pour les plates-formes dans le golfe du Mexique, la glace serait notre ennemie dans le cercle arctique. Sauf à la faire disparaître. Votre grand-mère avait trouvé dans le bureau de son mari un dossier qu'elle n'aurait jamais dû voir.