– Celui de l'opération Snegourotchka, dit Andrew.
– Oui, une folie des grandeurs imaginée par des hommes portés par leurs ambitions au-dessus de toutes lois. Il s'agissait de lancer depuis nos sous-marins des charges nucléaires sur les couches profondes de la banquise. Si je vous disais comment cette idée a germé, c'est sidérant. L'un de ces magnats, grand consommateur de whisky, s'était rendu compte qu'à température égale un pain de glace mettait dix fois plus longtemps à fondre que des glaçons. Le processus était d'une simplicité déconcertante. Fracturer la banquise en profondeur et attendre que les mouvements de l'océan fassent le reste. Les plus optimistes pensaient qu'en cinquante ans elle finirait par être si morcelée qu'elle ne pourrait plus se reconstituer en hiver. Ils n'étaient pas si optimistes que cela. Votre grand-mère avait également pris connaissance du rapport sur les conséquences écologiques d'un tel projet. Un véritable désastre pour la planète et pour des millions de gens. Elle était convaincue que son mari s'y opposerait. On sait ce qui est advenu de la forêt amazonienne depuis que les hommes ont voulu s'approprier ses ressources en bois. Alors, imaginez leur appétit quand il s'agit de pétrole. Liliane était aussi naïve que vous. Edward était l'un des principaux investigateurs de Snegourotchka. Ce fut le début de leur éloignement, ils ne s'adressaient quasiment plus la parole. Pendant des mois, votre grand-mère a espionné son mari. Avec la complicité d'un ami, membre des équipes qui assuraient la sécurité du sénateur, elle s'est procuré la combinaison du coffre. La nuit, elle se rendait en cachette dans son bureau et recopiait les pages des rapports qu'elle trouvait. Et puis, résolue à mettre un terme à ce projet, elle décida de se confier au camp adverse, quitte à en payer le prix de sa personne. Un jeune politicien aux dents longues, protégé de l'un des hommes les plus influents du gouvernement, céda à ses charmes au cours d'une soirée officielle. Ils devinrent amants. Le sénateur l'apprit, mais choisit de fermer les yeux sur les frasques de son épouse. Il était hors de question qu'un scandale éclate alors qu'il était pressenti pour la vice-présidence. À demi-mot, il fit comprendre à Liliane qu'elle pourrait consumer sa passion comme bon lui semblait à condition toutefois de le faire à l'abri des regards. Elle possédait une propriété de famille sur l'île de Clarks, qui devint son refuge. C'est là qu'elle décida un jour de tout raconter à cet homme dont elle s'était éprise. Celui-ci crut un temps avoir trouvé là le moyen d'affaiblir ses adversaires politiques et imagina que son mentor lui en serait à jamais reconnaissant. Ce fut une douche froide. Républicains et Démocrates sont bien plus complices qu'on ne le croit quand il s'agit de partager une manne qui se compte en milliards de dollars. Son mentor lui ordonna de se taire non seulement sur tout ce qu'il avait appris de l'opération Snegourotchka, mais également sur le complot qui se tramait pour empêcher votre grand-mère de nuire. Le mentor faisait d'une pierre deux coups, Liliane allait être réduite au silence et la carrière du sénateur serait définitivement coulée. L'affaire fut si grave que même le président Johnson dut renoncer à se présenter pour un second mandat. Liliane allait être poursuivie pour haute trahison. Vous connaissez la fable dont elle fut accusée. Quelques jours avant son arrestation, son amant qui avait gagné du galon fut pris de remords et, lors de leur dernier dimanche passé sur l'île de Clarks, il prévint Liliane qu'on allait l'arrêter. Liliane s'en remit au seul homme sur lequel elle pouvait compter pour organiser sa fuite. Elle s'efforça durant les quelques jours de liberté qu'il lui restait de dissimuler des indices, espérant que sa fille Mathilde puisse un jour faire toute la lumière sur Snegourotchka. Liliane, prétextant un voyage sur l'île de Clarks, fit poser son avion au Canada. De là, elle embarqua à bord d'un navire pour la Norvège avec l'homme qui l'avait aidée dans sa fuite, le dossier sous le bras. Elle comptait le remettre aux autorités norvégiennes qui n'étaient ni alliées avec les Soviétiques, ni soumises aux Américains. Le destin fut d'une cruauté sans nom avec elle. Car c'est à cet homme, membre des forces de sécurité et sur lequel elle comptait tant, que le sénateur avait ordonné de conduire sa femme vers sa mort. En bon soldat, il obéit. Liliane disparut le lendemain de son arrivée à Oslo et le dossier avec elle.
– Qui était cet homme qui a assassiné ma grand-mère ?
– Le même qui m'a poignardé ce soir, ma chère.
Knopf toussa, crachant un sang épais. Il peinait à respirer, son souffle devenait haletant.
– Où se trouve ce dossier ? demanda Suzie.
Les yeux de Knopf erraient, il avait le regard d'un homme dont la raison n'est plus.
– Dans les poches de son beau manteau blanc, dit-il en ricanant.
– Quel manteau ?
– Celui de la Demoiselle des neiges, il voulait qu'il se noie avec elle. C'était la seule façon qu'il avait de préserver son secret.
– De quoi parlez-vous, Knopf ?
– Là-bas, bon sang, dit-il en levant péniblement le bras pointé vers la meurtrière. Le cercle polaire. Ashton connaît l'endroit exact.
– Qui est cet Ashton ?
– J'ai une dernière chose à vous demander. Ne dites rien à Stanley, il faut le préserver. Racontez-lui que j'ai succombé à un infarctus, que je n'ai pas souffert et dites-lui combien je l'aime. Maintenant laissez-moi, il n'y a rien de réjouissant à voir mourir un homme.
Knopf ferma les yeux. Suzie prit sa main et resta près de lui, jusqu'à son dernier souffle, Andrew assis à ses côtés.
Knopf s'éteignit quinze minutes plus tard. Suzie se leva, caressa sa chevelure et ils s'en allèrent.
*
Ils trouvèrent refuge dans un café de Bryggen. Les touristes y étaient nombreux. Le regard de Suzie exprimait sa colère, elle n'avait toujours pas dit un mot. La mort de Knopf venait d'effacer sa décision de renoncer, dont elle lui avait parlé avant de faire ce voyage en Norvège.
Elle ouvrit son sac, fouilla dans ses affaires et sortit la pochette où elle avait regroupé ses recherches. Elle en sortit une enveloppe en assez mauvais état qu'Andrew reconnut immédiatement.
– C'est la lettre que vous avez trouvée sur le cadavre du diplomate dans la montagne ?
– Regardez qui en était le signataire.
Andrew déplia la lettre et la relut.
Cher Edward,
Ce qui devait être fait fut accompli et j'en ressens un profond chagrin pour vous. Tout danger est désormais écarté. La cause se trouve dans un lieu où personne ne pourra y accéder. Sauf si parole n'était pas tenue. Je vous en adresserai les coordonnées précises par deux autres courriers séparés qui prendront le même transport.
J'imagine le profond désarroi dans lequel cette issue dramatique vous a plongé, mais si cela peut apaiser votre conscience, sachez qu'en pareilles circonstances je n'aurais pas agi différemment. La raison d'État prévaut et les hommes tels que nous n'ont d'autre choix que de servir leur patrie, dussent-ils lui sacrifier ce qu'ils ont de plus cher.
Nous ne nous reverrons pas et je le regrette. Jamais je n'oublierai nos escapades de 1956 à 1959 à Berlin et particulièrement ce 29 juillet où vous m'avez sauvé la vie. Nous sommes quittes.
Vous pourrez, en cas d'extrême urgence, m'écrire au 79, Juli 37 Gate, appartement 71, à Oslo. J'y resterai quelque temps.