Andrew et Suzie affrontèrent la tempête qui se levait pour rejoindre le laboratoire.
– Il faut qu'on parte, répéta Andrew. Je ne sais même pas comment nous pourrons rejoindre l'avion.
– Allez-y si vous voulez.
Suzie avança vers la rangée d'armoires métalliques et poussa de toutes ses forces sur la première qui vacilla et finit par basculer au sol. Vint le tour de la deuxième, puis la troisième s'effondra. Andrew ne pensait qu'à retourner à l'avion. Sachant que Suzie ne s'en irait pas sans aller jusqu'au bout, il décida de l'aider à renverser les autres casiers. Lorsque le dernier s'écroula, ils découvrirent la façade d'un petit coffre, encastré dans le mur. La porte était fermée par une serrure.
Suzie s'en approcha pour l'étudier et se retourna, faisant face à Andrew avec un sourire qui lui donnait un charme presque démoniaque.
Elle ouvrit la fermeture éclair de son blouson, passa sa main sous le col de son pull, la plongea entre ses seins et sortit une petite chaîne où pendait une clé. Une clé rouge que la montagne lui avait rendue, quelques mois plus tôt.
Elle attrapa un petit réchaud à alcool près des éprouvettes et alluma la mèche. Une fois la serrure dégelée, la clé y pénétra, comme si celle-ci l'attendait depuis longtemps.
Le coffre contenait un grand cahier emballé dans un sac plastique. Suzie s'en saisit avec la ferveur d'un croyant qui tiendrait entre ses mains une relique sacrée. Elle le posa sur la table, s'assit sur un banc et commença à en tourner les pages.
Tous les détails de l'opération Snegourotchka s'y trouvaient, les noms des hommes politiques qui l'avaient approuvée, ceux qui l'avaient financée. Le dossier comprenait de nombreuses photographies de courriers. Correspondances entre membres du gouvernement, sénateurs des deux camps, hauts gradés, directeurs d'agences gouvernementales, grands argentiers, dirigeants de compagnies pétrolières ou d'extraction minière. La liste des personnes compromises comptait plus de cent noms et Andrew n'arrivait pas à croire ce qu'il était en train de lire.
L'opération Snegourotchka avait commencé au début de l'année 1966. Des sous-marins avaient procédé à des tirs répétés sur les couches profondes de la banquise, tandis que les scientifiques qui occupaient jadis cette station en mesuraient les effets.
Andrew attrapa son portable dans sa poche.
– Je ne pense pas que l'on capte par ici, dit-il en répondant à Suzie qui le tançait du regard.
Et il commença à photographier chaque document.
Lorsqu'il eut fini, ils entendirent le vrombissement d'un moteur qui ne tarda pas à se noyer dans les sifflements du vent qui secouait le baraquement.
– J'espère qu'il tiendra sa promesse et nous enverra des secours, dit Suzie en regardant par la fenêtre un ciel étendu de gris.
– Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne nouvelle pour nous, répondit Andrew. À votre avis, qui viendra nous chercher ?
– Moi, annonça un homme qui venait d'entrer, un revolver à la main.
*
L'homme abaissa sa capuche. Son visage émacié témoignait de son âge et, s'il n'avait eu cette arme avec laquelle il les mettait en joue, Andrew n'aurait eu aucun mal à le maîtriser.
– Asseyez-vous, dit-il d'une voix calme en refermant la porte.
Suzie et Andrew obéirent. L'homme s'installa à une table voisine. Trop loin pour pouvoir tenter quoi que ce soit.
– N'y pensez même pas, poursuivit-il, alors que la main d'Andrew avançait lentement vers le réchaud. Je ne suis pas venu seul. Dehors, il y a mon pilote et un homme armé beaucoup plus costaud que moi. De toute façon, je ne suis pas là pour vous tuer, sinon vous seriez déjà morts. Ce serait même plutôt le contraire.
– Qu'est-ce que vous voulez ? demanda Andrew.
– Que vous remettiez ce dossier en place et que vous me donniez la clé du coffre où vous l'avez trouvé.
– Et ensuite ? questionna Suzie.
– Ensuite, nous redécollons ensemble. Je vous abandonne à Reykjavik, vous y prendrez un avion pour la destination de votre choix.
– Et l'opération Snegourotchka restera secrète ?
– Exactement.
– Vous travaillez pour eux ? interrogea Suzie.
– Je vous croyais aussi intelligente que votre grand-mère, je suis déçu. Si je travaillais pour eux, je récupérerais ce dossier sans vous le demander poliment et la messe serait dite.
– Qui êtes-vous ? interrogea Andrew.
– George Ashton, répliqua l'homme. J'étais un ami de Liliane.
– Je vous en prie, dit Suzie, d'une voix froide, vous êtes son assassin et celui de Knopf.
Ashton se leva et alla vers la fenêtre.
– Nous n'avons pas beaucoup de temps. Une demi-heure au mieux avant que la météo nous cloue au sol. Par ici, les tempêtes peuvent durer deux semaines et nous n'avons pas de vivres.
– Combien vous paie-t-on pour nous faire taire ? reprit Suzie. Je vous offre le double.
– Vous n'avez rien compris décidément. Ceux que vous voulez dénoncer sont intouchables. Ils ne sont pas tenus par la moindre promesse pour régner sur le monde. Il aura suffi de quelques générations d'hommes bien placés pour contrôler tous les rouages du système, sans que rien ni personne ne les en empêche. Consortiums énergétiques, industries agroalimentaires, pharmaceutiques, électroniques, sécuritaires, transports, secteur bancaire, tout leur appartient, même nos plus prestigieuses universités qui enseignent aux futures élites la belle doctrine qui préservera le système. Quand les lois sont si complexes qu'elles deviennent impossibles à appliquer, la seule qui prévaut est la loi du plus fort. L'or noir, nous en sommes devenus esclaves. Nous avons moins soif d'équité et de vérité que d'appareils électroménagers, de voitures, de médicaments, d'électronique en tout genre, de lumières pour donner aux nuits l'aspect du jour, de toute cette boulimie d'énergie dont ils sont devenus les propriétaires. Et il nous en faut encore plus, toujours plus. L'énergie est devenue le ciment de la cohésion sociale, et sa maîtrise le plus puissant des pouvoirs. Sur quelles terres sommes-nous allés guerroyer ces dernières années au nom de la démocratie ? Là où le pétrole coule à flots, là où doivent passer les oléoducs pour l'acheminer, là où se trouvent les terminaux pétroliers. Avons-nous compté les victimes ? Les grands argentiers financent les campagnes électorales et les politiciens qu'ils font élire leur doivent allégeance. Les postes clés sont distribués à leurs hommes. Banques centrales, Trésor, Cour suprême, Sénat, Parlement, commissions, tous obéissent à une même chose : le pouvoir qui leur est confié et qu'ils veulent conserver. Ils ont tout corrompu. Quand les peuples prétendent vouloir prendre leur destinée en main et que les choses commencent à leur échapper, il leur suffit de faire trembler les marchés. Quoi de mieux qu'une bonne crise économique pour mettre peuples et gouvernements à genoux. Le plus libre des entrepreneurs n'est jamais que l'obligé de son banquier quand il lui doit de l'argent et nos belles démocraties sont endettées jusqu'au cou alors que les multinationales accumulent plus de liquidités que nos États n'en auront jamais. Les populations se serrent la ceinture, sont soumises à des politiques de plus en plus rigoristes, tandis que les multinationales échappent à toutes règles. Avez-vous eu l'impression que les promesses de mettre un peu d'ordre dans les hautes sphères de la finance avaient été tenues depuis la grande crise ? Quand bien même vous révéleriez ce qu'ils ont fait il y a quarante-six ans en Arctique pour s'en approprier les réserves énergétiques, ce ne sont pas ces hommes que vous déstabiliseriez, mais notre pays.