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Sur la table de chevet il y avait une rose dans un verre et une bouteille de punch blanc. Emma savait que j’aimais les roses et le punch. Cette attention m’a bouleversé. D’un seul coup mes idées noires se sont envolées. J’ai été heureux d’avoir accompli cette sordide mission. La mort de Baumann est devenue une réalité matérielle. Maintenant qu’il était cané on faisait un héritage maison, elle et moi : on héritait de l’Avenir. Ça, c’était une inestimable fortune.

Il restait quelques jours à jouer serré ; mais on serait ensemble pour terminer la partie. Ensuite, ça serait le grand départ pour les terres lointaines, là où le soleil cogne comme un sourd et où la joie flotte dans l’air comme un pavillon. C’était encourageant.

J’ai chopé la boutanche par le cou et je me la suis collée sous le nez. L’alcool exotique, douceâtre et fort tout à la fois, m’a enveloppé le crâne d’une buée chaude.

J’ai bu encore. C’était bon, ça descendait bien et ça me rendait infiniment fortiche.

J’ai dû siffler la moitié du flacon. Ensuite, je me suis déloqué presto. Une fois à poil ma fatigue a été presque visible. J’avais arqué sur des bornes et des bornes. J’en pouvais plus.

A peine zoné, je me suis endormi.

* * *

Il y avait une cloche, à gauche du portail. Une vieille cloche rouillée dont personne ne se servait à la maison, Baumann se contentant de klaxonner lorsqu’il radinait, et Robbie emportant la clé pour aller aux provisions.

Aussi j’ai été long à piger que c’était cette cloche qui carillonnait.

Dans mon sommeil j’entendais des sons fêlés et j’ai même dû faire un rêve éclair dans lequel il était question de tocsin…

Je me suis dressé. Ma fenêtre donnait sur le devant de la maison. J’ai regardé en direction du portail et j’y ai deviné une présence. Entre le sol et le bas du vantail, j’apercevais des pieds. La clochette dansait au bout de son fil.

Tout de suite je me suis demandé s’il y avait longtemps qu’on sonnait ainsi. J’ai penché pour l’affirmative car, maintenant que la lucidité me revenait, j’étais certain d’avoir entendu carillonner déjà à plusieurs reprises.

Pourquoi Robbie ne se précipitait-il pas pour aller délourder ? C’était son turf après tout.

Brusquement j’ai eu une mouillette maison, je me suis dit qu’Emma avait peut-être trop forcé sur le somnifère, que le grand gars était groggy pour longtemps ; qui sait, peut-être flottait-il dans un confortable coma ? Alors là, ça serait le bouquet.

J’ai attendu un moment encore, espérant qu’Emma se déciderait à aller ouvrir. Pourquoi ne bougeait-elle pas ?

La sonnette a retenti à nouveau. Son timbre était ample et rouillé. Elle donnait une sensation de vide, une sensation funèbre. J’ai senti que quelque chose se produisait, quelque chose d’inexplicable… Vivement j’ai sauté dans mon futal, chaussé des savates et me suis précipité dans l’escadrin.

— Emma ! ai-je crié…

Elle n’a pas répondu. Alors j’ai bondi dehors et j’ai couru au portail.

Le cœur me cognait quand j’ai ouvert. D’un coup de saveur j’ai embrassé la scène. J’ai vu la voiture noire, arrêtée en face, avec un mec en imper au volant. Deux autres zigs se tenaient debout devant la porte. Fallait pas leur demander leurs fafs pour piger que c’étaient des poulets. Ils en avaient la gueule : trognes rogues, œil glacé, lèvres pincées… La gueule et cette espèce d’uniforme civil, si je puis dire, qui signalent les boy-scouts de la maison parapluie à l’attention des foules inquiètes : costard prince-de-galles, pull-over uni, cravate à carreaux, imper mastic…

Ils avaient l’air en renaud, les poultoks.

— Eh ben, il vous en faut du temps pour répondre ! m’a lancé l’un d’eux.

— Je dormais…

— A cette heure ?

Je n’avais pas la moindre idée de l’heure.

— Quelle heure est-il ?

Cette pauvre question a eu l’air de le surprendre.

— Bientôt midi.

Mon estomac criait famine. Midi, et ni Emma ni Robbie n’étaient levés. Pourtant ils auraient dû s’occuper du vieux.

— Qui êtes-vous ? a demandé le plus âgé des deux poulets.

— Le chauffeur de M. Baumann.

— Mme Baumann est là ?

— Sans doute…

— Comment sans doute ? Vous n’en êtes pas sûr ?

— C’est-à-dire… Comme je viens de me réveiller…

L’autre poulet a fait un pas en avant. Il avait l’air plus vachard que son coéquipier.

— Dites donc, a-t-il murmuré. Ça m’a l’air d’être la belle planque ici : les larbins font dodo jusqu’à midi…

L’autre perdait pas les pédales.

— Pour dormir à pareille heure, il faut que vous vous soyez couché tard ?

J’ai senti le danger. Une sonnerie d’alarme a carillonné dans ma tête…

— C’est-à-dire… Nous avons un infirme à la maison, il nécessite beaucoup de soins… On le soigne à tour de rôle…

Ils n’ont pas insisté.

— On peut parler à Mme Baumann ?

J’ai souri gentiment.

— Bien sûr, qui dois-je annoncer ?

— La police…

Il a fallu que je joue la surprise. Ça les aurait défrisés, les archers, si je leur avais fait comprendre qu’on lisait leur honorable job sur leurs frimes aussi facilement que la première page du Parisien.

— La police ? Qu’est-ce qui se passe ?

— C’est à votre patronne qu’on le dira…

Nous nous sommes mis en route vers la maison tandis que le chauffeur descendait de bagnole pour se soulager contre le mur.

Franchement je ne me sentais pas faraud. Je me doutais bien que les bourres étaient là au sujet de « l’accident » de la nuit. Mais leur visite ne se déroulait pas comme je l’avais prévue. Ils semblaient hostiles, les vaches, peut-être était-ce parce qu’ils avaient poireauté devant la lourde qu’ils faisaient cette gueule pâlotte ?

On est entrés dans le hall.

J’ai crié :

— Madame Baumann ! Madame Baumann !

Mais rien ne répondait. Alors, franchement, j’ai eu des vapeurs. Ça s’est traduit par un emballement de mon palpitant et par un grand froid qui m’est descendu dans les mains et les pieds.

— Attendez, ai-je fait, je vais voir…

Quatre à quatre j’ai grimpé l’escalier jusqu’à la chambre d’Emma. La chambre était vide, le lit bien fait. Elle n’avait pas pieuté là, ça se voyait…

Comme un dingue je suis entré dans celle de Robbie. Elle était également vide. Du coup, on attrapait le mystère à pleines mains. Où était-il, ce grand con ? Je me foutais en rogne après lui. Je lui en voulais plus qu’à Emma de ne pas être là. Qu’est-ce que ça voulait dire, cette double absence ? S’était-il produit quelque chose d’imprévu qui… ?

Je suis redescendu au rez-de-chaussée. Les deux poulets m’attendaient au pied de l’escalier, tranche levée, regard fixe, sourcils froncés. L’air pas commode pour deux ronds ! Eux aussi sentaient qu’il se passait quelque chose.

— Alors ? m’a demandé le vachard d’un ton aigu comme une lame.

J’ai haussé les épaules :

— Je… Je n’y comprends rien : Madame a dû sortir…

— Ah ! ouais ?

— Ben… il semblerait.

Le plus vieux a haussé les épaules.