A un moment donné comme elle avait promené une plaque de cinq cents points du « 16 » au « 19 » et comme le 16 sortait, j’ai cru que ça allait déclencher un pataquès du tonnerre. Effectivement la vieille qui avait joué le « 16 » a fait du rififi dans la cabane. Le croupier l’a remise en place en lui disant poliment qu’elle avait la berlue ou bien qu’elle devrait cavaler d’urgence chez les frères Lissac où l’on trouve des lunettes parfaites à prix honnêtes.
Et ça c’est tassé. En somme la combine de la rouquine était au poil. Elle avait chaque fois une chance à l’œil de gagner le canar et comme le pion déplacé était joué plein ça lui faisait un méchant pactole lorsque le bon numéro débouchait dans la tirelire du pingouin au râteau. Du reste son petit commerce devait lui assurer une confortable matérielle à en juger par le paquet de plaques qui grossissait devant elle.
Je l’ai observée encore un instant, puis j’ai quitté le casino pour aller me jeter un pastaga à la terrasse d’un café.
De ma place je pouvais surveiller les allées et venues. Il faisait doux. Il y avait comme une touffeur exquise dans l’air… Les lampadaires arrachaient de l’ombre les massifs de fleurs de la place située devant le casino… On entendait le gros murmure mécontent de la mer, au-delà des bâtiments…
J’ai éclusé trois pastis en fumant des cigarettes et en rêvassant. La souris m’avait donné une notion très précise de ce qu’un petit malin peut réaliser sur la Côte s’il sait s’y prendre. Je décidai de me fixer un bon bout de temps à Menton, d’y avoir pignon sur rue et de faire mon blaud entre le jeu et les vieilles peaux qui y demeuraient. Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Maintenant que je m’appelais Robert Rapin et que je possédais bagnole, villa et compte bancaire, je devais amasser plus de mousse qu’il n’y en a dans la forêt de Rambouillet.
J’en étais là de mes pensées lorsque la rouquine est sortie de l’usine. Jusqu’ici je ne l’avais vue qu’assise mais debout son standing augmentait encore. Elle était grande, avec une taille format rond de serviette, des seins qui ne devaient pas se gonfler à la bouche et des fesses extrêmement sympathiques.
J’avais casqué mes consos. Je me suis levé et je suis venu à la rencontre de la femme. Elle n’a pas pigé tout de suite que c’était à sa personne que j’en avais. Il a fallu que je m’immobilise devant elle pour qu’elle braque sur moi son regard indéfinissable, nettement hostile.
— Bonjour, ai-je susurré avec un petit sourire de garçon coiffeur conquérant.
— Je vous en prie ! a-t-elle fait d’un ton tranchant.
J’ai rigolé.
— La vertu en danger ! J’aime ça… Les femmes sont terriblement attirantes lorsqu’elles sont en colère. Pourquoi me regardez-vous avec ces yeux méchants, je ne suis pas votre genre ?
— Le genre malotru ne m’a jamais attiré, a-t-elle murmuré.
— Je peux vous donner un autre échantillonnage de mes possibilités ?
— Non merci, je ne suis pas portée sur l’humanisme…
Je suis devenu sérieux. Elle commençait à me courir, cette garce, avec sa superbe et son regard flétrisseur.
— Vous êtes davantage portée sur la roulette ?
Un voile léger est tombé sur son visage. Son regard a été comme remplacé par des hachures.
Elle m’a détaillé avec attention.
— Tiens, a-t-elle fait pour elle-même, je vous ai aperçu tout à l’heure, au jeu, non ?
J’ai murmuré d’une façon appuyée qui ne laissait pas de place à la sérénité.
— Moi j’ai fait plus que vous apercevoir… Je vous ai reçue comme un message de la plus haute importance…
Elle m’a regardé.
— Evidemment cette phrase n’est pas de moi, je m’en voudrais, je l’ai pompée dans un bouquin prétentiard…
Maintenant elle ne savait plus si elle devait poursuivre son personnage du début ou bien s’il convenait de mettre un peu les pouces. Elle sentait confusément une menace dans ce badinage et elle était partagée entre son désir de m’envoyer aux bains turcs et celui de me sonder plus profond.
Elle a fini par céder à la curiosité.
— Puis-je vous offrir une bouteille de Champagne dans un bar sélect ?
— Je n’aime pas le Champagne…
— Alors un whisky ?
— Vous avez des façons un peu… expéditives.
— Ne voyez dans tout ça qu’une forme de ma franchise…
Nous n’avons plus dit un mot, mais je l’ai entraînée vers un établissement de nuit, dans une petite rue conduisant à la mer. Un vent léger soufflait du large. La ville était silencieuse. J’avais l’impression idiote d’être perdu à l’autre bout du monde. La souris était belle et roulée d’une manière qui me séchait un peu le gosier et me donnait des envies. Elle avait une démarche prudente et l’air étrangement grave.
L’endroit où nous sommes entrés n’avait rien d’exceptionnel. Des filets de pêche servaient de tentures et on trouvait le classique bric à brac arraché aux bateaux de mer : roue de gouvernail, lanternes, cordages, etc.
Aucun client. Le patron était un petit Rital suifeux dont les yeux achevaient de se diluer dans de la graisse, pareils à deux suppositoires.
Nous étions son aubaine de la soirée. Il s’est répandu en salamalecs qui avaient le don d’ulcérer immédiatement.
— Deux whisky et cinq minutes de tranquillité ! ai-je lancé.
Un éclat mauvais a brillé dans les deux anus qui lui tenaient lieu de regard. Mais je lui ai rendu son coup de sabord et il a pigé illico qu’il n’avait pas affaire à une nave.
On s’est retrouvés seuls, la rousse et moi, avec comme toile de fond sonore, un blues venu je ne sais d’où.
Elle s’attendait à ce que je l’attaque, mais je n’étais pas pressé. C’est elle qui a fini par murmurer :
— Alors ? d’une voix de femme craintive qui m’a obscurément remué.
J’ai répété :
— Alors ?
Mes yeux rigolaient.
— J’ai l’impression que vous vous moquez de moi, a-t-elle remarqué.
— Les femmes ont toujours cette impression lorsqu’un homme se tait. Pour elles, la politesse masculine consiste à parler… On est bien là, tous les deux, vous ne trouvez pas ?
— Vous avez une curieuse idée du confort…
— Vous préférez qu’on se raconte ? Bon, commencez, vous êtes seule ici ?
— Oui…
— Pas d’homme ?
— Non.
— Quand on vous voit, ça paraît improbable…
— Mais quand on me connaît, ça paraît normal.
Un point pour elle ! C’était une coriace. Un instant j’ai eu peur d’être tombé sur une souris qui n’aimait pas les mâles ! Pourtant, à la regarder de près, on comprenait que le gigot à l’ail c’était pas son fort.
— Vous avez de la défense…
— Les femmes qui vivent seules en ont toujours…
— Vous n’aimez pas l’amour ?
— Si, mais j’aime moins les hommes que la solitude.
Elle a haussé les épaules.
— Attendre un mâle comme on attend le facteur pour avoir son courrier ! Très peu pour moi…