Il ne me restait plus qu’à me soumettre. Je me suis dressé. A nouveau j’ai empli mon verre de whisky. Il me regardait de plus en plus fixement, de son sale regard injecté. Alors, il s’est produit ce que j’ai coutume d’appeler mon « coup de rouge ». Tout ce qui m’entourait s’est mis à danser et à devenir pourpre. J’ai lancé le contenu de mon verre dans la gueule du vieux. L’alcool lui a brûlé les yeux et il a poussé un cri. Je lui ai arraché sa canne-bidon et l’ai cramponné par la cravate. Il a tendu les pognes en avant mais, aveuglé, il ne pouvait rien… J’ai serré… Je tordais de mon poing puissant le ruban d’étoffe à m’en scier les doigts. Calomar suffoquait… Il devenait lourd. Dans sa poitrine creuse un bizarre ronflement se faisait entendre…
— Alors, caïd, grinçai-je, toujours aussi sûr de toi ? Qu’est-ce qui t’a pris de venir en personne me chercher des patins, imprudent ? Avec un tueur, faut toujours prendre ses précautions… Tu entends ? Toujours…
Quand je l’ai lâché, sa carcasse était devenue silencieuse et lourde. J’ai ouvert la main et il est tombé sur la moquette, plus mort qu’un gars coupé en quatre…
Je me suis assis, essoufflé. Depuis mon accession au trône de Carmoni, je faisais un peu d’ankylose. J’ai bu une rasade de whisky à même le goulot de la boutanche. Misère de mes os. Je venais de déclencher un drôle de baroud !
La façon de me tirer les pattes de ce merdier me semblait appartenir au domaine de la fiction. Enfin, c’était fait. On ne peut lutter contre l’évidence…
J’ai sonné Paulo. Le grand escogriffe est entré, une expression mielleuse sur la frime. Son sourire a vite disparu. Il a cherché Calomar du regard, ne l’a pas vu, car le corps gisait derrière mon vaste burlingue, et m’a interrogé d’un hochement de tête.
— Fais un pas de plus et ne marche pas dedans ! ai-je dit de ma voix la plus paisible.
Alors il a aperçu le mort et s’est décomposé plus vite que Calomar. Il était d’un teint tirant sur le vert billard, Paulo. Il ressemblait à un grand champignon vénéneux en train de pourrir.
— Tourne pas de l’œil, mon grand. C’est la première fois que tu vois un macchab ?
C’était en tout cas la première fois qu’il en voyait un de cette importance. Et ça lui faisait davantage d’effet qu’une œillade de la caissière de son bistrot d’élection.
— Tu l’as buté !
— A moins qu’il n’ait pris une embolie ! On saura à l’autopsie !
Il a été obligé de s’asseoir.
— Oh ! misère, a-t-il balbutié, pourquoi que t’as fait ça… Ça va chier pour nos gueules, je te promets ! Tu savais pourtant qui c’était, ce type. T’aurais eu meilleur compte de buter le Président de la République, on aurait eu plus de chances de s’en tirer…
Il commençait à m’agacer. L’affolement des autres me file en renaud.
— Du calme, mec… ou alors je te file une potion calmante de ma composition, j’aime pas les hystéros.
Ça l’a fait se tenir tranquille.
— Pourquoi que tu l’as bousillé ?
— Il prétendait que cette boîte était à lui et m’offrait la gérance ; tu me vois avec une blouse grise et un béret ?
Ça l’a laissé penseur.
— Carmoni était donc un mec à lui ?
— Exactement, t’as encaustiqué ta pensarde ce matin pour entraver aussi vite.
— C’est curieux, a-t-il soupiré. On n’aurait pas cru… Il jouait tellement les grands papes, le rital.
— Il était doué pour la comédie-bouffe, simplement. Mais ça n’était qu’un larbin, moi, j’ai d’autres ambitions…
Je me suis dit brusquement que ces parlotes ne menaient à rien. J’avais créé une situation qu’il convenait de démêler d’urgence.
— Il est venu comment ?
— En bagnole. Il y a devant la lourde une Rolls grande comme un porte-avions.
— Il était seulâbre ?
— Penses-tu ! un chauffeur l’attend, et avec une casquette d’amiral encore !
C’était la gâpette à visière qui impressionnait surtout Paulo, pire que l’illustrissime voiture.
— Bon. Tu vas prendre Angelo avec toi et vous ferez entrer le chauffeur, d’une façon ou d’une autre. Pas de pet surtout, vous mordez ?
— Ouais…
Il manquait d’enthousiasme.
— J’ai mon idée… Lorsque vous aurez fait descendre le gars, vous rentrerez la Rolls au garage.
— On va tâcher…
Je l’ai regardé disparaître, pensif… Je sentais que je venais de piquer une tronche dans la plus sale combine de ma garce de vie. Je suis allé jusqu’à la fenêtre et, sans écarter les rideaux, j’ai regardé mes deux sbires s’approcher de la Rolls. Tout s’est bien passé. Angelo était un gars plein de doigté. Il avait un œil bleu et un œil noir, ce qui lui conférait un air intimidant.
Lorsqu’il demandait quelque chose d’une certaine façon, on était fortement enclin à le lui accorder.
Le chauffeur est sorti de l’auto, entre Paulo et Angelo. C’était un grand type mince. Ils se sont engouffrés tous les trois dans l’immeuble.
Ensuite, Paulo est allé rentrer la voiture, tandis qu’Angelo m’amenait le chauffeur.
Ce type était jeune et bien découplé malgré son aspect plutôt frêle. Il a sursauté en voyant son patron allongé, puis il m’a considéré d’un air éberlué.
— Il s’est trouvé mal ? a-t-il demandé.
— Quelque chose dans ce genre… Tu es le chauffeur de monsieur depuis longtemps ?
— Depuis hier…
— Hein ?
J’ai cru qu’il se payait ma terrine. Mais non, il disait vrai. Un air de grande franchise était épanoui sur sa face contrariée.
— Je suis chauffeur de maître à l’Opéra. La voiture est à moi. Il m’a loué hier pour la semaine… Qu’est-ce qui va me payer, maintenant ?
Merveille est entrée à ce moment-là. Jolie à faire hurler une meute de chiens de traîneaux. Elle portait un déshabillé de soie bleu et croyez-moi, je pèse mes mots : c’était vraiment un déshabillé. On voyait d’elle, par transparence, ce que les honnêtes femmes ne montrent qu’à leur amant.
Elle a regardé le cadavre de ses yeux tranquilles, ensuite le chauffeur et enfin son regard interrogateur s’est posé sur moi.
— Qu’est-ce qui se passe, mon chéri ?
— Rien de grave… Ce vieux monsieur a eu une belle mort dans mon bureau.
Le chauffeur a commencé à comprendre qu’il était dans une maison pas comme les autres. Il me trouvait sûrement trop maître de moi, étant donné la situation.
— Faudrait prévenir Police-Secours, a-t-il balbutié.
Son regard était flou. J’ai cramponné un bouton de sa veste bleu marine et tiré un coup sec. Le bouton m’est resté dans la main.
— Mais, a fait l’homme… Qu’est-ce qui vous prend ?…
— Ta gueule !
Il a battu en retraite. J’ai dit simplement :
— Angelo !
Et Angelo est entré. Un petit mouvement du menton lui a fait sortir son revolver.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’obstinait le loueur de calèche royale.
— La ferme !
— Dites donc ! Je… Je vais…
Angelo l’a péché d’une droite sèche à la pommette. Le zig a joué au mécano dévissé et s’est agrippé au bord du bureau. Merveille s’amusait comme une folle. Je me suis agenouillé près du cadavre. J’ai ouvert la main droite de Calomar et plaqué le bouton dans sa vieille paume ridée. Puis j’ai refermé ses doigts comme le couvercle d’une boîte.
Je ne sais pas si le grand type en uniforme de larbin a pigé, toujours est-il qu’il s’est mis à rouscailler vilain. Alors je lui ai balancé un coup de savate japonaise au creux de l’estom ; ensuite, il a eu droit à un coup de crosse sur la nuque, de la part d’Angelo.