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J’avais été une rude patate de ne pas entraver ça plus tôt. Maintenant une pile de faits me tombaient sur le coin de la comprenette. Le plus important était le sursis que m’avait accordé Calomar avant de se manifester. Trois mois durant, il m’avait laissé maître absolu de la situation, pour me mettre à l’épreuve, d’accord, mais cette expérience aurait été trop risquée s’il n’avait eu un moyen de contrôle permanent sur ma personne ! Et puis il savait pile à combien se montait le chiffre d’affaires des opérations réalisées par moi !

Je me suis levé. Le sang battait à la grosse veine de mon cou et ça me faisait presque mal. Je me suis planté devant une glace de Venise. Dans son cadre délicat qui semblait avoir été conçu au cours d’un rêve celle-ci m’a renvoyé un visage dur aux traits accusés. Mon regard était farouche et deux plis nets mettaient ma bouche entre parenthèses.

J’ai fait volte-face.

— Qui ? ai-je lancé à Merveille.

Elle ne s’est pas pressée pour répondre. Ses yeux flottaient un peu dans du flou. Elle passait une revue de ces gens qui composaient notre équipe et, avec sa psychologie de femelle, jaugeait chacun très posément.

— Paulo ou Angelo, s’est-elle décidée. Eux seuls t’approchent d’assez près.

Je me répétais mentalement ces deux noms, moi aussi, parce qu’en effet, ils s’imposaient au raisonnement.

— Paulo ou Angelo, oui, Merveille. Lequel des deux ?

Elle a encore réfléchi.

— Je ne sais pas, a-t-elle avoué franchement. Angelo est plus intelligent, mais Paulo est plus rusé… Il faut voir…

— Et tout de suite encore !

— Ne te presse pas trop…

— Je n’ai pas le temps.

— Ça n’est pas une question de temps, mon chéri, mais une question de procédé… Si tu les « questionnes » tous les deux, tu vas te heurter fatalement à leurs dénégations et tu ne pourras pas faire avouer l’un ou l’autre parce que tu ignores lequel des deux te trahit.

— Bon, alors ?

— Appelle-les. Dis-leur que tu pars immédiatement dans la nature avec eux et le pognon… Fatalement, celui qui mange au râtelier de « ces messieurs » se débrouillera pour les prévenir. Nous en surveillerons chacun un et nous verrons bien…

J’ai fait claquer mes doigts.

— Tu es sensationnelle, Merveille…

Elle a eu un rire modeste avant d’appuyer sur le bouton d’appel.

— Surtout, sois naturel : tes yeux lancent des éclairs…

Je l’ai embrassée pour me calmer un peu et, effectivement, ça m’a calmé.

Les deux mecs sont entrés l’un derrière l’autre. Angelo ou Paulo ?

Cette question me grignotait le cerveau. Mais j’ai évité de les scruter de trop près pour ne pas éveiller les soupçons de celui qui peut-être jouait Judas en régulier avec moi.

— Les enfants, ai-je déclaré, faut que je vous rancarde un peu sur ce qui se passe. Les mecs de Calomar se font méchants et, si je ne mets pas les pouces, ça risque de chauffer pour nos frimes. Or ça n’est pas les pouces que je vais mettre, mais les bouts. Inutile de faire les gros bras avec une organisation pareille, c’est paumé d’avance. J’ai affuré un gros paquet d’artiche. Si vous voulez, on se fait la valoche, vous deux, madame et moi, pour une contrée plus hospitalière où on changera de peau. J’ai de quoi vous offrir autre part une situation enviable. Si vous refusez, vous risquez de perdre votre bisness ici parce que mes successeurs se gafferont de vous, c’est humain. Quand la direction change, on renouvelle aussi les cadres. Alors, d’accord ?

Ils m’ont écouté sans broncher. Y avait pas mèche de lire quoi que ce soit sur ces faces de truands.

— Qu’est-ce que t’appelles une contrée hospitalière ? a demandé Angelo.

— L’Argentine ou le Brésil… La samba ne te tente pas ?

— Pourquoi pas ?

Paulo a questionné :

— Et qu’est-ce que t’appelles un paquet d’artiche ?

— Cinquante briques pour chacun de vous… C’est confortable, non ?

Merveille coiffait ses cheveux d’or devant sa table à maquiller. Mais elle ne perdait pas une broque de la scène dans la glace.

— Décidez-vous vite ! ai-je aboyé. On va pas réunir les Etats Généraux pour peser le pour et le contre. Dans la vie faut savoir choisir.

— Ça boume, a murmuré Paulo.

— D’ac, a fait Angelo.

Ils ne semblaient pas très très chauds, mais enfin ils se rangeaient sous ma bannière et c’était l’essentiel.

— Alors, allez faire vos valoches, départ dans dix broquilles. Et motus pour les autres, hein ? Il ne s’agit que d’une petite virée d’inspection, compris ?

— Compris…

— Grouillez-vous, moi je fais aussi mes bagages… Il faut qu’à trois heures de l’après-midi nous soyons déjà au Havre… Je contacterai là-bas un commandant de raffiot qui nous coltine de la came et qui se fera un plaisir de nous faire faire la charmante croisière.

— Bien, patron…

Je les ai regardés sortir d’un œil anxieux.

Paulo ou Angelo ? Angelo ou Paulo ?

Par l’entrebâillement de la lourde, je les ai vus gagner l’extrémité du couloir ; là, ils se sont séparés, leurs piaules se trouvant de part et d’autre… J’ai attendu un moment. Tant qu’ils restaient dans leur carrée, il n’y avait rien à craindre. Enfin une porte s’est rouverte. C’était celle de Paulo. Il a filé un coup de périscope dans la turne. Moi, je n’ai eu que le temps de me jeter en arrière. J’ai perçu son pas furtif dans l’escalier. Merveille se tenait derrière moi.

— Paulo se tire, ai-je chuchoté, surveille Angelo…

J’ai posé mes pompes et, en chaussettes, je me suis lancé aux trousses du grand zigoto. Il était déjà au premier étage lorsque je suis arrivé à la rampe. Une fois là, il a prêté l’oreille. Ne percevant aucun bruit, il est alors dirigé vers mon burlingue. Pour ne pas faire craquer les marches, je me suis mis à califourchon sur la rampe et, comme un môme, je me suis laissé glisser en souplesse jusqu’à l’étage inférieur.

En quatre enjambées, j’étais devant la lourde de mon burlingue, j’entendais le cliquement caractéristique du cadran téléphonique. Paulo se démerdait de tuber à ses maîtres ma nouvelle décision.

J’ai attendu, pour plus de sécurité.

Dans le silence bien tendu, je percevais, par-delà la porte, la sonnerie d’appel de son correspondant.

Enfin, il a chuchoté :

— L’hôtel Carlton ? Passez-moi M. Meyerfeld, s’il vous plaît…

J’ai ouvert la lourde brusquement et Paulo a fait un bond terrible en lâchant le combiné. Je me suis empressé de plaquer ce dernier sur sa fourche. Puis j’ai empoigné Paulo par la baveuse.

Il n’était pas beau à contempler mon garde du corps.

Un peu grisâtre sur les bords, avec des cernes immenses sous les chasses. Il flageolait.

— Mais, je…, a-t-il commencé.

Je le regardais droit dans les lampions et il a détourné les yeux.

— Tu me prends pour une truffe, Paulo ? C’est mauvais…

— Ecoute que je t’explique…

— J’écoute…

Je l’ai lâché en m’efforçant de rester calme.

Ça l’a décontenancé, et tout ce qu’il a su faire, ç’a été d’arranger le col de sa veste et de rajuster sa cravte.

— Je disais au revoir à une petite amie à moi, puisqu’on se tire…

— T’as des mœurs spéciales, à cette heure ? Elle s’appelle M. Meyerfeld, ta petite amie ?