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– C'est délicieux, commenta Agatha, la bouche pleine.

– Vous venez d'où ?

– De Philadelphie, répondit Milly.

– C'est votre voiture dehors ? questionna Keesha en faisant un clin d'œil à Agatha.

– La mienne, corrigea Milly.

– Vous devez en faire tomber des garçons avec un engin pareil ! Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle ne passe pas inaperçue.

Keesha posa l'addition et s'en alla converser avec d'autres clients.

Milly s'essuya la bouche, jeta sa serviette sur la table et se leva.

– Finissez tranquillement. Je vais acheter le journal et vous attendre dans mon carrosse de pute, dit-elle en s'éloignant de fort mauvaise humeur.

Agatha paya la note. La dernière chose qu'elle souhaitait était que Milly découvre son identité en première page d'un quotidien.

Elle se précipita dehors et la vit entrer dans le bazar voisin.

Elle la rejoignit et s'approcha d'elle.

– Susceptible ? dit-elle d'un ton détaché en examinant une breloque.

– Vous avez vu comment m'a traitée cette conne ?

– Très susceptible ! Je ne crois pas qu'elle pensait à mal en disant cela, je suppose même que, dans sa bouche, c'était un compliment.

– Quel compliment ? J'ai séduit Frank avec ma belle carrosserie ou il a été plus aguiché par ma voiture que par moi ? dit Milly en imitant le timbre perché de la voix de la serveuse.

– C'est elle ou toi qui pose cette question ? Ce qui est certain, c'est que ce n'est pas ton style vestimentaire qui l'a fait succomber.

– Qu'est-ce que ça veut dire ? Réfléchissez bien à ce que vous allez répondre, nous sommes encore loin de la Californie.

– Qu'avec ton jean usé et ton pull informe, tu ne fais aucun effort pour te mettre en valeur.

– Eh bien, au moins cela contraste avec ma voiture !

Milly renonça à acheter le journal et tourna les talons. Elle se rendit à la caisse, prit deux barres chocolatées, un paquet de chips, paya et sortit du magasin.

Agatha ne put s'empêcher de sourire. Elle la rejoignit dans l'Oldsmobile dont le moteur tournait déjà.

– Prends la direction de Gettysburg, dit-elle en allumant le poste de radio que Milly coupa aussitôt.

– Je vous écoute ! répondit-elle en s'élançant sur la route.

Agatha soupira.

– Par où veux-tu que je commence ?

– Par le début, nous avons le temps.

– J'ai quitté le pays il y a trente ans, je n'étais pas revenue depuis.

– C'est pour cela que vous n'avez pas renouvelé votre permis de conduire ?

– Oui.

– Dans quel coin du monde viviez-vous ?

– Une île isolée de tout.

– Au milieu de quel océan ?

– Tu vas m'interrompre toutes les deux secondes ? Et regarde la route s'il te plaît !

Milly doubla une calèche conduite par un jeune amish. Elle lui fit un signe de la main auquel il répondit d'un sourire, en ajustant son chapeau.

– Beau garçon ! siffla Agatha.

– Continuez ! Pourquoi étiez-vous partie si loin ?

– J'ai cru que je réussirais à les oublier. Je m'en suis convaincue pendant des années, mais je me trompais. Lorsqu'on rompt les amarres et que l'on tourne le dos à ce qu'on a été, c'est soi-même qu'on oublie. Et toi, tu retournes de temps à autre à Santa Fe ?

– Non, assura Milly, sauf une fois, pour l'enterrement de ma mère.

– Pourquoi ?

– Trop de souvenirs et pas seulement des bons.

– Ton enfance n'a pas été heureuse ?

– Joyeuse oui, heureuse je n'en sais rien. Je rêvais d'une autre vie, d'être née dans une grande ville, d'avoir connu mon père, de fréquenter des gens cultivés. J'aimais l'école et je détestais les vacances. L'été était pour moi synonyme d'ennui. Je sais, vous devez penser que j'ai un grain. Et encore, quand je vous aurai dit que petite fille, je rêvais de me marier avec un professeur...

– ... un toubib ?

– Non, rigola Milly, je ne supporte pas la vue du sang, et puis avec maman j'ai eu mon compte de maladies.

– Ta mère est morte d'une maladie ?

– Elle s'est tuée dans un accident, mais elle était hypocondriaque, elle avait toujours un pet de travers. Avec ce que nous coûtaient son gourou et ses médecines douces, j'aurais pu aller étudier à Harvard ! J'étais folle amoureuse de mon professeur d'anglais. M. Richard était l'homme le plus patient que je connaisse. J'avais dix ans, lui quarante ; consciente qu'entre nous se dressait un sérieux obstacle, je m'étais fait le serment d'épouser un jour un homme comme lui.

– Frank est enseignant ?

– Avocat.

– Ah ! s'exclama Agatha.

– Mandela et Gandhi étaient avocats.

– Je ne portais aucun jugement, j'en ai connu un formidable.

– Dans quelles circonstances ? demanda Milly.

– Tu le rencontreras un jour, bredouilla Agatha, et maintenant, je ne sais plus où j'en étais.

– Sur votre île au milieu d'un océan inconnu. Qu'est-ce qui vous a décidée à rentrer ?

– Les amis que nous allons rencontrer.

Agatha abaissa le pare-soleil et se regarda dans le miroir de courtoisie.

– Tout à l'heure, je te faisais la leçon, mais je pourrais tout autant me l'appliquer. Tu sais où j'aimerais que nous nous arrêtions ? Dans un drugstore. Je pourrai acheter de quoi me maquiller, je ne l'ai plus fait depuis très longtemps, sauf avant-hier, mais ce n'était qu'un peu de blush.

– C'est parce que nous arrivons bientôt chez l'un de vos amis, que vous voulez vous refaire une beauté ?

– Non, pas encore, mais on ne s'arrange pas seulement pour les autres.

– S'il n'y avait pas de produits de maquillage sur votre île, alors j'aurais pu y vivre. Je n'en mets jamais.

– Tu devrais.

– Frank m'aime telle que je suis.

– Attends quelques années et tu comprendras...

Agatha s'interrompit au milieu de sa phrase, bouche ouverte et regard fixe, alors qu'apparaissait en haut d'un mât sur le bord de la route un grand panneau publicitaire qui indiquait la proximité du Centre national de Noël, une sorte de grand magasin d'antiquités dédié à cette célébration.

– Vous avez vu la Vierge Marie ? demanda Milly.

– Je veux aller le visiter, souffla Agatha d'une voix tremblante.

– Nous sommes au mois de mars, Noël est dans neuf mois !

– Le prochain oui, mais les trente derniers ?

L'expression d'Agatha avait changé en un instant. Milly eut l'impression de voir sur le siège de sa passagère l'ombre de la petite fille qu'Agatha avait été. Ses traits s'étaient tant adoucis que Milly en fut déconcertée.

Sans que les mots soient nécessaires, il lui semblait comprendre ce qu'elle essayait de lui dire. Cette femme, pour des raisons dont elle ignorait tout, avait renoncé aux choses qui remplissent une vie.

Des Noëls, Milly aussi en avait manqué quelques-uns, non que sa mère les ait oubliés, mais à dire vrai, certaines années elles étaient si fauchées qu'il était préférable de jouer la comédie et de prétendre que ce soir-là était semblable aux autres. « L'an prochain, nous ferons une grande fête et je t'offrirai un cadeau », lui disait-elle.

Le regard de Milly voguait entre la route et le visage d'Agatha ; elle se souvint de celui de sa mère, si talentueuse et brave.

Au repas de Noël, quand il n'y avait ni famille ni paquets enrubannés, Milly la prenait dans ses bras et lui jurait qu'avoir une maman comme elle était bien suffisant. Sa mère lui répondait qu'elle était tout son monde et que peu importait que passent les hivers tant qu'elles étaient ensemble – même si, en vérité, le seul présent qui manquait à Milly était l'amour d'un père.