Agatha se mit à rire toute seule.
– Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? demanda Milly.
– Rien, je viens de me souvenir d'une de ses âneries. Au collège, l'un de ses professeurs avait fait une remarque raciste en cours, je ne sais plus laquelle, une plaisanterie d'aussi mauvais goût qu'il était lâche. Nous vivions dans un patelin du Sud et il n'y avait aucun élève noir dans notre école, le prof ne courrait pas beaucoup de risques. Ma sœur n'en fichait pas une, mais elle était douée et avait donc sa place au premier rang. Le lendemain, elle s'était présentée en classe coiffée d'une perruque afro et vêtue d'un tee-shirt où elle avait dessiné le visage de Martin Luther King. Tu imagines la tête du prof quand il est entré dans la salle. Et comme si cela ne suffisait pas, elle s'est mise à fredonner « Summertime ». Ma sœur était une garce, mais une garce géniale, alors comment voulais-tu ne pas lui pardonner ?
– Vous n'aviez pas de père ?
– Oh que si ! C'était un personnage extraordinaire, un menuisier rêveur, que la guerre avait bien esquinté et pourtant, derrière ses cicatrices, il rayonnait de tout son être. Affable, bienveillant, toujours à l'écoute des autres, rendant mille services, il ne se plaignait jamais, et quel artiste ! Tous nos jouets, c'est lui qui les fabriquait de ses mains. Les heures qu'il a passées dans son atelier à nous construire une maison de poupées. Elle était immense ! À chaque anniversaire, chaque Noël, il y ajoutait des petits éléments de mobilier qu'il avait assemblés, des détails d'une justesse inimaginable. Sa femme et ses filles étaient tout pour lui, même si je l'ai souvent soupçonné d'avoir une préférence pour ma sœur, parce qu'elle était l'aînée. Après sa mort, la vie n'a plus jamais été la même. Maman était inconsolable. Ils formaient un couple uni où l'amour n'était pas de façade. Ce qu'ils pouvaient s'aimer, ces deux-là, à ce point que ma sœur et moi nous moquions souvent de leurs roucoulades. Nous étions leur seul sujet de dispute, papa prenait toujours notre défense et cela mettait maman hors d'elle. S'il était resté parmi nous, ma sœur et moi aurions eu un tout autre destin.
– Moi, mon père a été l'homme de ma vie, enchaîna Milly, et c'est absurde, car je ne l'ai pas connu. Je ne sais même pas qui il est. La mienne, de mère, n'a jamais voulu me le dire.
– Pourquoi ? demanda Agatha.
– Si je le savais ! Combien de fois je l'ai appelé la nuit en cherchant le sommeil, combien de monologues lui ai-je tenus. Je l'imaginais partout, dans l'habit d'un maître d'école, dans celui du père d'une de mes amies, une année, je m'étais mis en tête qu'il était le chef des pompiers, après avoir visité la caserne avec ma classe. L'année suivante, c'était le propriétaire du cinéma, parce qu'il aimait bien ma mère et ne lui faisait jamais payer ma place. Ensuite ce fut au tour de l'épicier, j'avais appris qu'il effaçait notre ardoise quand maman n'avait pas de travail. Et puis j'ai fini par me dire que si elle s'obstinait tant à refuser qu'on parle de lui, c'est qu'il devait être mort. Alors je me suis mise à le voir dans les nuages, dans la cime des arbres, dans des flaques d'eau. Ça tournait à l'obsession. J'étais fille unique et j'avais pour confident une ombre. L'avantage, c'est qu'elle ne me contredisait jamais. Et puis un jour, j'en ai eu assez. J'ai accepté la vie pour ce qu'elle m'offrait au lieu de la détester pour ce qu'elle n'avait pas voulu me donner. Reste un manque que je ne comblerai pas, et une question : est-ce qu'il m'aurait aimée ?
– Que tu es sotte, évidemment qu'il t'aurait aimée !
– Alors pourquoi est-il parti avant ma naissance ?
– C'est ta mère qui t'a dit ça ?
– Oui, qu'il n'avait voulu ni d'elle ni de moi.
Un bruit de crevaison se fit entendre, la voiture tangua, mais Milly réussit à la maintenir sur la route jusqu'à l'arrêt complet.
Agatha leva les yeux au ciel, la mâchoire serrée.
– La jante est intacte et je crois que le pneu est réparable, dit Milly agenouillée en constatant l'étendue des dégâts. J'ai une roue de secours dans le coffre, je vais la changer et nous nous arrêterons à la prochaine station-service.
Mais, l'opération se révéla plus complexe. Milly avait beau appuyer de tout son poids sur le manche de la clé, l'un des écrous refusait de tourner. Elle promena son téléphone portable dans toutes les directions pour appeler une dépanneuse, sans résultat, elle ne captait aucun signal.
Elles patientèrent une heure au milieu de nulle part avant qu'une camionnette apparaisse enfin à l'horizon. Milly se leva d'un bond et se mit en travers de la route, forçant le conducteur à s'arrêter.
Les deux gars qui en descendirent devaient arriver d'un patelin voisin. Ils portaient des chemises à carreaux, des jeans rapiécés, des chapeaux de vachers et, sur leurs visages, les stigmates de l'alcool qu'ils avaient bu la veille.
Milly leur demanda s'ils pouvaient l'aider à débloquer ce satané écrou, elle n'en avait pas la force mais des gaillards comme eux en viendraient à bout sans trop de difficulté.
L'un des deux hommes s'approcha de l'Oldsmobile et caressa la portière, sifflant avec une nonchalance vulgaire. L'autre posa sa main sur l'épaule de Milly, arborant un sourire édenté.
Il cracha son chewing-gum et se rapprocha d'elle.
– Bien sûr qu'on pourrait vous aider, mais ce serait quoi la récompense ? dit-il en resserrant son emprise.
Soudain, il sentit la froideur du canon qu'Agatha appuyait sur sa nuque.
– J'hésite encore, lança-t-elle d'un ton goguenard. Commence par changer cette roue, puisqu'on te l'a demandé poliment, et je verrai ensuite si je te laisse repartir avec tes deux roupettes ; et dis à ton petit camarade avec son air de demeuré qu'il se mette au travail s'il veut rentrer chez lui ce soir.
S'il avait eu un doute sur la détermination de cette femme qui le mettait en joue, la mine apeurée de son complice l'effaça dans l'instant.
– On rigolait, m'dame, faut pas s'énerver comme ça, bafouilla-t-il.
– Mais c'était en effet très drôle, répondit Agatha en le giflant avec son revolver, regarde comme on se marre bien ensemble.
L'homme vacilla et toucha sa joue ensanglantée.
– Mais vous êtes tarée !
– Dépêche-toi avant que je te montre à quel point je suis tarée, ajouta-t-elle en lui décochant une seconde gifle.
La douleur qui cingla sa mâchoire eut raison de ses dernières résistances, son acolyte le supplia de l'aider pour qu'ils se tirent de là au plus vite.
Quand le travail fut accompli, Agatha ordonna à Milly de reprendre le volant et aux deux hommes de reculer de cent pas.
Elles remontèrent à bord de l'Oldsmobile et foncèrent sur la route.