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Milly serrait le volant si fort que ses phalanges avaient blanchi, il suffisait de la regarder pour voir à quel point elle était furieuse.

– Je leur ai fichu une belle trouille, finit par lâcher Agatha.

– Pas qu'à eux ! Et à votre avis, combien de temps vous nous donnez avant qu'ils nous rattrapent et jouent aux autos tamponneuses ?

– Un certain temps, répondit Agatha, malicieuse, en jetant les clés de leur camionnette par la vitre.

– Qui êtes-vous pour être capable d'une violence aussi froide ? interrogea Milly qui ne décolérait pas.

– Quelqu'un qui vient de t'éviter de passer un sale quart d'heure.

– Le mettre en joue ne suffisait pas, il fallait que vous le frappiez, et à deux reprises ?

– S'il m'avait donné l'occasion de lui en coller une troisième, je l'aurais fait avec un grand plaisir. Je ne supporte pas ces brutes qui jouent de leur pouvoir parce qu'ils ont la force pour eux. Ces imbéciles n'ont eu que ce qu'ils méritaient et ça les fera peut-être réfléchir la prochaine fois qu'ils auront envie de s'en prendre à une femme. Pense à toutes celles dont ils ont abusé. Je leur ai rendu justice. Cela étant, on va quand même attendre de s'être éloignées de ce coin avant de faire réparer ta roue.

Milly profita que la route s'étirait en ligne droite pour se retourner vers Agatha.

– Où se trouvait votre île ? Qu'est-ce qui vous y a retenue aussi longtemps ?

– Il me semblait t'avoir déjà répondu.

– Alors, pourquoi Jo a-t-il reçu l'appel d'un marshal qui vous recherche ?

– Ton Jo ? Quand a-t-il reçu cet appel ? questionna froidement Agatha.

– Hier, et qu'est-ce que ça change ?

– Certaines choses, répondit Agatha, troublée.

– Cette fois, je veux la vérité ou je vous jure que je vous laisse au prochain village, et vous poursuivrez votre voyage sans moi.

Le ton de Milly était sans appel.

– Mon île s'appelait Bedford Hills, ce n'était pas une île, mais une prison d'État, située au nord de New York. La pire de toutes. J'y ai passé vingt ans avant que l'on me transfère dans le centre correctionnel dont je me suis évadée il y a quelques jours.

– Vous êtes en cavale ? Alors non seulement vous m'avez menti, dit Milly en tapant rageusement sur le volant, mais vous avez fait de moi votre complice. Vous savez ce que je risque ?

– Tu ne risques rien puisque je t'ai prise en otage.

– Je fais une otage drôlement docile.

– Je te le concède, mais sois tranquille, d'abord nous ne nous ferons pas prendre, et quand bien même, je dirais que tu m'as prise en stop et que tu ignorais tout de ma situation.

Agatha rangea son arme dans la boîte à gants et se tourna vers Milly en soupirant.

– Tu as raison, je n'ai pas le droit de te faire courir ce risque, tu as déjà fait beaucoup pour moi, dépose-moi où tu veux, je saurai me débrouiller.

Peur, incrédulité, curiosité et excitation se bousculaient dans l'esprit de Milly, la plongeant dans une telle effervescence qu'elle avait accéléré sans même sans rendre compte.

– Tu ferais bien de ralentir, ordonna Agatha, je te rappelle que nous roulons avec un vieux pneu qui n'a pas servi depuis longtemps. Et ce serait dommage de se faire coincer par le shérif du coin pour un bête excès de vitesse.

– Quelle est la prochaine étape ?

– Nashville, confia Agatha. Si tu continues à appuyer sur le champignon comme ça, nous y serons en début d'après-midi.

Elles parcoururent cinquante miles sans s'adresser la parole. Pas un mot durant l'arrêt qu'elles firent dans un garage pour faire réparer la roue. Et une heure après cela, elles n'avaient toujours pas échangé une parole.

– Très bien, lâcha soudain Milly, je vous conduis à Nashville et nos chemins se séparent.

– Comme tu voudras, répondit Agatha, le regard perdu. En attendant, si tu voulais bien prendre à droite, il y a un temple de la musique à quinze miles d'ici où se trouverait la plus grande guitare du monde, ce serait dommage...

– ... de passer à côté sans aller le visiter ? Vous n'êtes pas sérieuse ?

– Oh que si !

– Ces types avaient raison sur un point tout à l'heure, vous êtes folle à lier.

– J'avais vingt-deux ans quand ils m'ont enfermée, j'en ai trente de plus. Trente années pendant lesquelles mon quotidien était réglé par des ordres. Le réveil, la douche, les repas, le travail à la lingerie, les sorties dans la cour. Dix mille neuf cent cinquante-trois journées de vie volées. Je ne sais pas combien de temps je resterai libre, mais je peux t'assurer que jusqu'à ce que l'on me reprenne, je vais réaliser toutes les choses que je n'ai pas encore faites, aussi bêtes et futiles soient-elles. Et comme tu ne veux surtout pas me ressembler quand tu auras mon âge, alors n'attends pas trente ans de plus pour t'en donner à cœur joie. En tout cas, réfléchis-y. Parce que même si tu es un peu en pétard depuis tout à l'heure, reconnais au moins qu'on s'amuse drôlement bien toutes les deux. Repense à ces deux couillons en train de chercher les clés de leur camionnette.

– Nous ne sommes pas Thelma et Louise !

– Connais pas, ce sont des amies à toi ?

– Laissez tomber, soupira Milly en bifurquant à droite.

*

En arrivant sur le parking, Milly dut reconnaître qu'elle n'avait jamais rien vu de tel. La partie gauche du bâtiment était haute de trois étages, son toit, galbé comme une éclisse, formait la caisse de résonance d'une guitare géante. En son centre, une grande lucarne imitait la rosace. L'autre moitié du bâtiment, bien plus basse, se prolongeait de façon à représenter le manche. Des fenêtres étroites évoquaient les frettes, et des câbles électriques tendus sur toute la longueur, les cordes.

– Avoue que ce n'est pas banal, siffla Agatha en sortant de la voiture.

Milly poussa la porte de cet étrange endroit et découvrit un décor qui ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait imaginé. Derrière deux vitrines poussiéreuses, où dormaient des guitares, apparaissait dans une semi-obscurité la salle déserte d'un country-bar. Tables et chaises faisaient face à la scène sur laquelle se détachaient un tabouret et un micro aux chromes étincelants.

Agatha souleva le couvercle d'une vitrine et s'empara d'une Gibson.

– Vous n'allez pas la voler ? chuchota Milly.

Agatha ne lui répondit pas et avança vers la scène. Sous le regard médusé de Milly, elle alla prendre place sur le tabouret, effleura les cordes, ajusta les chevilles et plaqua les premiers accords d'une chanson.

D'une voix rauque et juste, elle se mit à fredonner sur un célèbre air de folk :

If you miss the train I'm on, you will know that I am gone.

You can hear the whistle blow a hundred miles,

a hundred miles, a hundred miles, a hundred miles, a hundred miles.

You can hear the whistle blow a hundred miles.

Lord I'm one, Lord I'm two, Lord I'm three, Lord I'm four,

Lord I'm five hundred miles from my home.

500 miles, 500 miles, 500 miles, 500 miles.

Lord I'm five hundred miles from my home.

Not a shirt on my back, not a penny to my name.

Lord I can't go a-home this a-way

This a-way, this a-way, this a-way, this a-way.

Lord I can't go home this a-way.

If you miss the train I'm on you will know that I am gone.

You can hear the whistle blow a hundred miles.

Un homme, sorti de l'ombre, s'approcha dans le dos de Milly, se tenant silencieux à ses côtés pour écouter Agatha reprendre le refrain.