Milly voulut lui parler, mais d'un doigt posé sur les lèvres il lui fit signe de se taire. Sur la scène déserte, ce n'était pas Agatha qu'il voyait chanter, mais la silhouette d'une jeune femme resurgie du passé.
Il s'essuya les paupières d'un revers de la main et, lorsqu'elle reposa la guitare, il applaudit. D'abord lentement, puis à bâtons rompus.
– Pour une surprise, c'est une foutue surprise ! s'exclama-t-il en s'élançant vers elle.
Il la prit dans ses bras, la souleva de terre et la fit tourner dans les airs. Il s'arrêta soudain, leva les yeux vers la mezzanine et se mit à gueuler :
– José, tu vas m'allumer ces putains de lumières, pour une fois qu'on a une grande dame sur scène ! Je te paye à quoi, bon à rien ?
On entendit les jurons d'un homme qui se frayait un chemin à travers le capharnaüm qui encombrait la mezzanine, et la scène s'éclaira.
– J'aurais préféré rester dans le noir, chuchota Agatha, et repose-moi, tu m'étouffes, Raoul.
– Attends, laisse-moi te regarder ! Bon Dieu que tu es belle, lui dit-il avec un accent mexicain à couper au couteau.
– Bon Dieu que tu es con, Raoul, mais qu'est-ce que je t'adore !
– Tu m'adores, mais tu n'as jamais voulu de moi. Et ce n'est pas faute de t'avoir fait la cour. Tu sais qu'il n'est pas trop tard, un mot de toi et je quitte mes moutons et te suis jusqu'au Venezuela.
– Qu'est-ce que vient faire le Venezuela là-dedans ? dit-elle en rigolant, et qu'est-ce que c'est que cet accent espagnol ?
Raoul lui chuchota à l'oreille dans un américain parfait :
– Chut, José n'est pas au courant, personne ici n'est au courant, ça fait trente ans que je me fais passer pour un Vénézuélien, c'était le camouflage idéal, même les flics du coin y croient dur comme fer.
Agatha se mordit les lèvres.
– Compris, et moi, je m'appelle désormais Agatha.
– Mi beldad Agatha ! s'exclama Raoul. Tu as faim ? Et qui c'est la petite ?
– Une amie.
– Une amie ! cria Raoul, elle a faim cette amie ? Bien sûr qu'elle a faim, elle est toute maigre et toute pâlotte ! Ah là là là là, il était temps que Raoul arrive. José ! hurla-t-il d'une voix tonitruante, éteins-moi ces putains de lumières, tu vois bien que la dame ne chante plus ! Attends une seconde José... Tu veux encore en chanter une, Agatha ? Parce que tout à l'heure c'était merveilleux ! ajouta-t-il, l'index pointé vers le micro pour témoigner de sa sincérité.
– L'idée d'un petit repas n'est pas pour me déplaire.
– José ! Les lumières ! Mais quel empoté !
Raoul prit Agatha par l'épaule. À côté de cette force de la nature, elle semblait toute frêle.
– Elle vous a parlé de moi ? demanda-t-il à Milly, en l'entourant de son autre bras. Elle vous a dit que quand j'étais jeune, quoique je ne sois pas vieux, mais bref, quand j'étais plus jeune, j'étais fou d'elle ? Attention, ajouta-t-il, en les entraînant toutes deux vers la porte, je suis toujours fou d'elle. Une femme comme ça, on n'en guérit jamais.
Milly s'abstint de répondre, buvant chaque parole de Raoul, dont l'énergie n'avait d'égal que l'humeur éclatante.
Arrivé sur le parking, Raoul resta en arrêt devant l'Oldsmobile.
– C'est la tienne ?
– Elle est à la petite, répondit Agatha.
– J'ai trente et un ans, vous pourriez peut-être m'appeler par mon prénom ?
– Elle a raison ! clama Raoul. Si je t'avais appelée « la petite », qu'est-ce que j'aurais pris. Et c'est quoi votre prénom ? Agatha, les présentations alors !
– Milly, déclara l'intéressée.
– Raoul Alfonso de Ibanez, susurra le colosse en s'inclinant pour lui faire un baisemain. Je peux conduire ?
– Non, dit Milly, c'est une voiture très spéciale...
– Ma petite, des automobiles comme la tienne, à La Havane, j'en caressais déjà les volants à quinze ans. Il n'y a que ça là-bas.
– Tu es vénézuélien, non ? reprit Agatha.
– Cuba... Venezuela... à l'époque c'était pareil ! s'exclama Raoul.
Agatha ne lui donnait pas une chance sur mille, et pourtant Milly lui tendit ses clés et alla s'installer sur la banquette arrière.
– Ce soir, c'est la tournée des grands-ducs... on peut mettre la radio ?
Et avant que Milly ne réponde, Raoul tourna le bouton.
– Qu'est-ce que c'est ? dit-il interdit en entendant un adagio de symphonie.
– Brahms, précisa Milly.
– Tu es venue m'annoncer que quelqu'un est mort ? Qui ? supplia Raoul.
Agatha lui répondit d'un sourire complice.
– Ah, j'ai eu peur !
Et Raoul changea de fréquence, jusqu'à ce que la trompette de Miles Davis sonne le départ.
*
Tom pensait depuis longtemps qu'en incitant quelqu'un à parler on apprenait souvent plus de choses qu'en l'y contraignant. Il préférait interroger Brian chez lui plutôt que sur son lieu de travail et se rendit à la première adresse indiquée sur sa liste.
Après avoir tourné plusieurs fois sur lui-même, il s'étonna de ne voir au bout de ce chemin sans âme qu'un talus, au haut duquel se trouvait un car scolaire à l'abandon dont les essieux reposaient sur des parpaings. S'il n'y avait eu cette fumerolle s'échappant d'un tuyau qui traversait la toiture, il n'aurait jamais supposé qu'un homme eût élu domicile à l'intérieur. Il s'approcha sans faire de bruit.
On entrait dans ce nid étrange par la porte à soufflet qu'empruntaient jadis les écoliers. En lieu et place du siège du conducteur, un fût récupérait les eaux de pluie qui s'écoulaient le long d'une gouttière passant par un trou découpé dans la vitre. Derrière cette citerne de fortune, un poêle à bois boulonné dans le sol assurait le chauffage et la cuisson des aliments. Les banquettes avaient été alignées le long des parois. Le reste du mobilier se composait d'objets de récupération : un lit de camp placé au fond du bus, une table en formica, un fauteuil en cuir, une armoire métallique, un garde-manger et des piles de livres.
Brian, plongé dans une lecture, releva la tête en découvrant l'homme qui pénétrait chez lui.
Pour toute présentation, Tom ouvrit son blouson, faisant apparaître son insigne accroché à la ceinture. Il invita son hôte infortuné à bien vouloir répondre à ses questions.
Brian ne brillait pas pour sa bravoure, mais il avait des principes. Avec ses maigres appointements de guide, il n'aurait pas subsisté sans Lucy. C'était à sa générosité qu'il devait de n'avoir jamais recouru à la mendicité pour se nourrir ou se vêtir en hiver. Lucy avait toujours été là pour lui, et il se refusait à lui attirer des ennuis. Il ne la nomma pas et jura sur tous les saints ne plus être en contact avec ses anciens camarades ; il suffisait d'ouvrir les yeux pour voir combien sa vie était solitaire. Après que Tom eut énoncé les peines encourues s'il se faisait complice d'une fugitive, il finit par reconnaître qu'Agatha lui avait rendu visite. Il nia avoir la moindre idée de l'endroit où elle comptait se rendre. Leur entretien n'avait duré que quelques minutes. Elle cherchait un carnet dont il ignorait jusque-là l'existence autant que le contenu, elle n'avait rien voulu confier d'autre et s'était évanouie dans la nature aussi soudainement qu'elle était apparue.
Tom contempla cet homme, il lui inspirait un certain respect, peut-être parce que sa façon de vivre n'était pas si éloignée de la sienne.
– Je n'ai pas grand-chose à vous offrir, dit Brian. Sur mon réchaud mitonne un ragoût de lièvre, je les attrape au collet, ce n'est pas très légal, mais les flics du coin ont d'autres soucis en tête que de faire la chasse au braconnier. Si vous avez faim, il y en a assez pour deux.