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Milly interrogea Agatha du regard et devina que Raoul connaissait son sujet.

Le patron de l'établissement vint les saluer. Le respect qu'il portait à Raoul était presque palpable, rien qu'à la façon dont il lui avait demandé s'il voulait bien grimper sur l'estrade pour pousser la chansonnette. Raoul se fit un peu prier et accepta de bonne grâce.

Il s'entretint un instant avec les musiciens et de sa voix grave entonna un air de blues, accompagné d'une trompette bouchée et d'une contrebasse.

Milly remarqua sur-le-champ que quelque chose en lui avait changé. Ce n'était plus le personnage affable qu'elle avait rencontré qui chantait devant elle, mais un homme dont les yeux semblaient porter d'autres vies que la sienne. Alors, Agatha se pencha vers Milly et lui raconta son histoire.

À l'âge de quinze ans, Raoul était arrivé en Californie dans un camion qui transportait les ramasseurs de fraises venus pour la plupart du Mexique. Ce n'était pas les champs de coton du Sud, mais les conditions de vie réservées aux cueilleurs de fraises n'avaient rien à leur envier. Débardeur, routier, gardien de parking, veilleur de nuit, portier de club, puis d'hôtel, il avait promené sa salopette usée aux quatre coins de l'État, jusqu'à ce qu'un jour un professeur de musique qui enseignait à Berkeley le repère. Herriman se faisait appeler « maître ». Ce grand type blond, maigre et guindé, appréciait la compagnie des beaux garçons et savait déceler ceux qui avaient du talent. Raoul avait de l'allure, une prestance imposante et une voix de bluesman qui, si vous fermiez les yeux, vous aurait laissé volontiers imaginer qu'il était né à La Nouvelle-Orléans. Comment Raoul avait réussi à se débarrasser de son accent relevait du mystère, sauf pour lui. Il avait une oreille musicale incroyable et savait imiter tout ce qu'il entendait. Son truc préféré pour draguer les filles était de prétendre à une érudition hors pair et de leur faire croire qu'il parlait presque toutes les langues. Après avoir prêté main-forte aux vendeurs de canards laqués dans les rues de Frisco, il était devenu aussi éloquent qu'eux en chinois, le vocabulaire en moins. Son faux allemand, il l'avait emprunté à Herriman dont les origines germaniques n'étaient un secret pour personne, son français était teinté d'un accent québécois pour avoir flirté avec l'une des plus jolies filles qu'il ait vues dans sa vie et qui avait fui Montréal et ses neiges pour venir cueillir des oranges au soleil.

Herriman avait repéré son nouvel élève dans un club de jazz où, alors que s'en allait la nuit, Raoul finissait de boire tout ce qu'il avait gagné.

À cette époque, Raoul dormait rarement deux fois de suite au même endroit. Trouver un lit était une préoccupation quotidienne, aussi quand le professeur de musique lui avait proposé un toit et une éducation, le jeune homme avait vu passer la chance de sa vie devant lui à la vitesse d'un train qui traverse la plaine. Il n'était pas dupe des goûts de Herriman, mais jamais ce dernier n'avait eu le moindre geste déplacé, si bien qu'en ces temps affranchis Raoul avait fini par en déduire que le maître de musique n'avait d'appétit sexuel d'aucune sorte. Sa drogue à lui était de prolonger sa jeunesse en s'entourant de ceux qui la possédaient encore. Herriman était un aumônier d'un genre étrange, qui s'était fixé pour mission de sauver des âmes et de changer des destins. Avec une ténacité admirable, il avait souvent échoué et parfois réussi. À Berkeley, une dizaine de jeunes gens lui devaient d'avoir une nouvelle existence. Raoul était l'un d'eux. Herriman lui avait appris à s'habiller, à se coiffer, à parler correctement et surtout à utiliser son don à d'autres fins que de mettre des filles dans son lit. Au cours des vingt-quatre mois durant lesquels il avait vécu chez son professeur, Raoul, entré en rédemption, n'avait plus caressé une paire de seins ou de fesses, sauf de temps en temps du regard, mais ça ne comptait pas.

Agatha l'avait connu alors qu'elle entrait à la fac, c'était Max qui les avait présentés et l'amitié entre eux était née aussitôt.

Raoul ne suivait pas un cursus complet, mais fréquentait assidûment les cours de Herriman, où il excellait, et ceux de quelques-uns de ses collègues qui acceptaient de fermer les yeux sur la présence dans leur classe des protégés du maître.

Bien qu'il doive tout à l'Amérique, la condition de son enfance l'avait rendu sensible au sort des opprimés. Lutter contre la guerre, s'opposer à la politique impérialiste du pays, à la ségrégation, étaient pour lui des engagements nécessaires et sa voix grave l'avait porté au-devant des pieds de grève comme en première ligne des cortèges de manifs. Très vite Raoul s'était promené aux lisières de la loi, les franchissant allègrement dès qu'il fallait aider quelqu'un malmené par les flics. Et puis, de combat en combat, il avait dû un jour entrer dans la clandestinité. Comme la plupart de ses copains, il avait traversé le pays. Arrivé à New York, il avait vécu de petits expédients, tantôt dans le Bronx, tantôt dans les bas quartiers de Manhattan, peu lui importait du moment qu'il trouvait un boulot et un endroit où dormir. Mais dix années plus tard, Raoul avait encore la nostalgie du Sud, de ses journées aux lumières éclatantes. Dix hivers le long de l'Hudson River avaient été pour lui une véritable pénitence. À force de petites économies et de quelques larcins, il avait amassé assez d'argent pour sortir de l'ombre. Un matin de janvier où la température chuta si bas que les rues de TriBeCa avaient blanchi sans qu'il tombe de neige, Raoul plia bagage. Il donna la clé de sa piaule à un copain, contre la promesse qu'un de ses cousins lui trouverait du travail à San Antonio, parcourut trente blocs à pied et embarqua dans un bus à la gare routière de la 34e Rue.

Mais Raoul avait gardé dans son cœur une place pour Herriman que personne ne prendrait. Pendant que le pays défilait à nouveau derrière les vitres du Greyhound, il avait réfléchi à la façon de l'honorer. Cette préoccupation avait occupé ses pensées durant les deux premières nuits du trajet, l'empêchant de trouver le sommeil. Lorsqu'il vit un panneau qui annonçait Nashville, ce fut comme une révélation. Ce que Herriman avait fait pour lui, il le ferait pour d'autres ; il dénicherait des talents et les révélerait au grand jour. Raoul deviendrait agent d'artistes et, pour commencer cette nouvelle carrière, quel plus bel horizon que cette terre promise aux amoureux de la musique.

Il commença par louer un terrain et aménagea le hangar qui s'y trouvait en salle de spectacle, puis il sillonna les bars pour se faire des copains, offrit à tous les musiciens qui accepteraient de venir jouer chez lui l'espoir d'un avenir. Mais son trait de génie fut de mobiliser une bande d'ouvriers mexicains qui, contre des places de concert et des boissons gratuites, avaient bien voulu marteler et peindre la structure de son hangar jusqu'à lui donner l'apparence d'une immense guitare. Raoul n'avait jamais découvert de prodige pas plus que sa salle ne connut la gloire du Moody Blues ou du Village Vanguard, mais avec son architecture originale, elle avait fini par se tailler une belle réputation dans la région.

– Tu vois cet homme sur la scène, dit Agatha en concluant son récit, il m'a écrit à chacun de mes anniversaires, et il n'en a raté aucun.

Milly regarda Raoul reposer le micro sous des applaudissements nourris, et étrangement, elle se sentit privilégiée de se trouver en sa compagnie, fière qu'il eût été si attentionné à son égard quand elle choisissait ses vêtements. En repensant à ce qu'avait accompli un certain maître de musique, elle se jura de conduire un jour Jo jusqu'ici et de faire entendre à Raoul les compositions qu'il jouait au piano.