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Raoul revint s'asseoir à la table.

– Tout à l'heure, dit-il à Agatha, nous en chanterons une ensemble.

– Sûrement pas ! répondit-elle.

– Si tu me refuses ça, après ce que j'ai entendu dans mon club, je te porte jusqu'à la scène.

– Tu ne devrais pas y être ce soir, dans ton club ?

– On tourne un peu au ralenti en ce moment, José saura se débrouiller et puis tu es là.

Et Milly devina dans le silence qui suivit que deux amis qui ne s'étaient pas revus depuis longtemps avaient des choses à se dire qui ne regardaient qu'eux. Sous prétexte de devoir passer un appel à Frank, elle s'excusa et les laissa un moment.

Raoul la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle ait quitté la salle.

– C'est incroyable ce qu'elle lui ressemble, dit-il. Tout à l'heure au club, il faisait trop sombre pour que je m'en rende compte, mais quand nous sommes sortis, je t'avoue avoir eu un choc.

– J'y étais préparée, Max m'avait montré des photos, et pourtant lorsque je me suis invitée dans sa voiture, j'ai eu l'impression d'être revenue trente ans en arrière et de voir son fantôme.

– Elle est au courant ?

– Non, elle ne sait absolument rien, à part que je me suis évadée, et elle l'a très mal pris. Elle veut rentrer chez elle. Il faut que j'arrive à la convaincre de rester auprès de moi.

– Raconte-lui tout, je suis sûr qu'elle changera d'avis.

– C'est hors de question, elle ne doit rien savoir de ce qui la concerne, il est encore trop tôt.

– Comment as-tu réussi à te faire la belle ?

– Avec beaucoup de patience et d'observation.

– Tu vas rester cachée chez moi, le temps que ça se calme.

– Justement, tout est bien trop calme. Ils n'ont même pas parlé de mon évasion, je n'ai pas trouvé le moindre entrefilet dans un journal.

– Ils ont peut-être décidé de te laisser enfin tranquille ?

– J'en doute, je ne vois qu'une seule explication : ils sont en train de me tendre un piège.

– Tu as dit à quelqu'un où tu comptais aller ?

– Je ne le savais pas moi-même avant de revoir Max.

– Alors, reste ici, c'est ce qu'il y a de plus prudent.

– Tu m'écrivais en prison, tôt ou tard ils viendront t'interroger, je ne te ferai pas courir ce risque.

– S'ils avaient voulu me mettre le grappin dessus, ce serait fait depuis longtemps. Et puis, je suis vénézuélien maintenant ! rigola Raoul.

– Non, ils t'ont fichu la paix parce qu'ils n'avaient pas de preuve contre toi et parce qu'ils détenaient leur coupable. J'ai payé pour tout le monde.

– Hanna, tu as payé pour Agatha, pour ceux qui ont planifié cette folie avec elle. Ton idée d'emprunter son prénom relève du masochisme. De plus, ce n'était pas pour toute la bande, mais quelques-uns seulement. Ceux qui n'y étaient pour rien ont dû fuir et vivre des années dans la clandestinité, rien de comparable avec la prison, mais nous avons connu des moments difficiles.

– Je sais Raoul, j'ai lu tes lettres.

– Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Hanna ? Demande-moi ce que tu veux.

– Continue de m'appeler Agatha, surtout devant la petite !

Elle lui parla du carnet qu'elle recherchait et ajouta :

– Je suis venue te voir parce que tu étais celui à qui tout le monde se confiait...

– Ma chérie, si j'avais su que quelqu'un détenait de quoi t'innocenter, je serais allé le lui reprendre, avec une batte de baseball au besoin, et toi, tu serais sortie de prison depuis longtemps, et par la grande porte. Mais maintenant que tu me l'apprends, je vais mener mon enquête. Pourquoi Agatha aurait-elle confié ses aveux à quelqu'un ?

– Pour que je puisse sortir et prendre le relais s'il lui arrivait quelque chose. Mais celui ou celle à qui elle avait accordé sa confiance s'est bien gardé de respecter ses dernières volontés.

– Quel genre de relais ?

– La petite !

Raoul regarda longuement son amie dans le plus grand silence.

– Si c'était moi que tu avais aimé, rien de tout cela ne serait arrivé.

– Je sais, c'est la faute à pas de chance, mais j'en aimais un autre.

– Ne me dis pas que c'est toujours le cas ?

– N'évoque même pas son nom, s'il te plaît.

– Tu as su ce qu'il est devenu ?

– Non, comment l'aurais-je appris ? répondit Agatha. Comme nous, il a dû prendre un coup de vieux... Mais lui a probablement fondé une famille...

– Je n'ai plus jamais entendu parler de lui, si c'est ce que tu voulais savoir.

– Peut-être pas, soupira Agatha.

– Et maintenant, quels sont tes projets ?

– Si je parviens à mettre la main sur ce carnet avant qu'on me rattrape, je me rendrai et j'attendrai la révision de mon jugement.

– Et si tu ne le trouves pas ?

– Je ne retournerai pas en prison, Max m'a confié un revolver, j'ai gardé une balle, pour moi.

Le regard de Raoul exprima un sentiment de tendresse mêlé de regrets.

– Je ferai tout ce que je peux, murmura-t-il, et toi, ne dis pas de bêtises. Reste ici, au moins le temps que j'enquête.

– Merci, mais c'est à moi de mener cette enquête, je dois trouver les autres, et puis appelle cela de l'instinct ou de la paranoïa, mais je flaire le danger et je préfère rester en mouvement.

– Ça ne servira à rien sinon à te faire courir encore plus de risques. Les temps ont changé. De nos jours, localiser quelqu'un est devenu un jeu d'enfant, tout est surveillé ou écouté. Un courrier électronique, un paiement par carte de crédit, un téléphone portable, même éteint, permettent de savoir où tu te trouves.

– Allons, Raoul, tu ne crois pas que tu exagères un peu ? Le FBI n'est tout de même pas la Stasi et nous n'avons pas encore sombré dans la dictature, à ce que je sache ?

Raoul afficha un air désolé.

– Nos identités, nos parcours, nos opinions, nos goûts et nos choix, ce que l'on achète ou regarde à la télévision, une place de cinéma, les articles et les livres que nous lisons, nos vies entières dans leurs moindres détails sont fichées, répertoriées. La NSA collecte plus de données qu'elle ne réussit à en traiter. Aujourd'hui, Orwell serait accusé d'être un traître à la nation et poursuivi.

Le visage d'Agatha exprimait incrédulité et dégoût.

– Je ne peux pas te croire. Vous qui étiez libres, comment avez-vous pu laisser faire ça ?

– Les méthodes évoluent, mais les justifications sont toujours les mêmes. On agite la peur de l'autre, du désordre, de l'ennemi invisible. Ça ne te rappelle rien ? Hier, les mouvements d'opposition que nous formions, quand ce n'était pas le communisme ou la bombe atomique, aujourd'hui le blanchiment d'argent des narcotrafiquants, les extrémistes, la violence omniprésente, et comme les menaces sont réelles on apaise les consciences en faisant valoir que celui qui n'a rien à se reprocher n'a rien à cacher. Ce qui n'est pas ton cas, et il va falloir apprendre à te méfier de tout, à rester en permanence sur tes gardes, bien plus qu'à l'époque. Tu dois te mettre à penser comme eux, de la même façon qu'ils essaieront de penser comme toi et chercheront à anticiper chacun de tes mouvements.

Agatha se retourna soudain vers la porte du cabaret, l'air inquiet.

– Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle est partie depuis longtemps.

Raoul prit sa veste et se leva.

– Allons voir, de toute façon il est temps de rentrer.