– Berlington ! Et j'ai beau réfléchir, je ne vois toujours pas à quel moment je vous en ai parlé.
– Alors je l'ai deviné, j'ai un don, si tu préfères.
– Qu'est-ce que vous avez fait pour mériter la prison ?
– Tu veux vraiment que l'on discute de ça dans un café ?
– Il nous reste combien de temps avant d'arriver ? Et ne me racontez pas de bobard, vous connaissez l'itinéraire par cœur.
Agatha regarda le plafond en faisant mine de réfléchir.
– Je dirai entre sept et huit heures, sans compter les pauses pipi et déjeuner. Tu devrais être débarrassée de moi à la tombée du jour, à moins qu'il y ait un peu de trafic, et ça, je ne peux pas le prédire, car au risque de te décevoir, mes pouvoirs divinatoires sont limités.
– Alors j'aimerais que vous me racontiez toute votre histoire, sans rien omettre, et vous pouvez commencer dès maintenant, personne ne nous espionne.
Agatha balaya la salle du regard et se pencha vers Milly.
– On t'a déjà dit que tu avais un fichu caractère ?
– Jamais, au contraire !
– Alors ton entourage n'est pas sincère !
– Arrêtez de chuchoter, c'est énervant au possible.
Agatha dévora ses œufs et son bacon sans parler, sauf à deux reprises pour ordonner à Milly de manger et pour lui demander de lui passer le sel.
Elle régla l'addition, et s'en alla, le pas décidé, vers la voiture. Milly lui courut après.
– Pour le cul, je ne sais pas, mais pour le caractère, la maturité n'a pas l'air d'améliorer les choses.
Agatha monta dans l'Oldsmobile sans lui répondre. Milly reprit le volant et ce n'est qu'à la sortie de Murray qu'Agatha accepta enfin de lui entrouvrir les portes de son passé.
– Toute mon enfance avait été bercée par des beaux discours sur la démocratie, sur l'égalité entre les hommes, la grandeur du pays. Au quotidien, je ne voyais que pauvreté, sexisme, ségrégation, et répression policière. Lorsque j'accompagnais ma sœur dans les meetings des mouvements de droits civiques, j'y voyais plus d'humanité que dans les rues du quartier blanc où nous vivions. De spectatrice je suis devenue militante.
– Vous militiez contre quoi ?
– Contre tout, gloussa Agatha. La politique impérialiste en Amérique du Sud, les atrocités commises au Vietnam et au Cambodge, tous ces combats engagés par nos dirigeants contre des populations qui n'aspiraient qu'à la liberté. Ceux qui furent à l'origine des mouvements pour les droits civiques firent très vite le rapprochement entre les guerres que nous menions hors de nos frontières et la ségrégation qui régnait chez nous, leur solidarité avec les Noirs devint une priorité. Je faisais partie de ceux qui ne jugeaient pas quelqu'un à la couleur de sa peau. La musique que j'aimais, c'était celle que les Noirs chantaient et je refusais d'accepter ces barrières invisibles qui nous interdisaient de former une jeunesse unie et multicolore. Nous appartenions à la première génération qui succédait à la Shoah, mon père avait débarqué à Omaha Beach et il s'était battu jusqu'à Berlin, comment voulais-tu que ses enfants acceptent la moindre forme de racisme ou participent à l'oppression d'un autre peuple. Dans la seconde moitié des années 1960, bien avant que je rejoigne le groupe, des émeutes commençaient à éclater dans les ghettos noirs du pays. Celles du quartier de Watts à Los Angeles avaient causé la mort de trente-cinq personnes et la police avait procédé à quatre mille arrestations. Puis ce fut au tour de Chicago, Cleveland, Milwaukee, Dayton, et l'année suivante la révolte gagna plus de trente villes. En mai 1967, dans une université noire du Texas, des manifestations virèrent au cauchemar. Six cents flics venus déloger les étudiants vidèrent six mille cartouches sur leurs dortoirs, un saccage organisé en toute légalité. Tout bascula à l'été, lorsque le FBI infiltra les rangs des étudiants et des militants. Les assassinats d'activistes se multiplièrent. Tu as entendu parler de Huey Newton ?
– Ce qui m'intéresse, c'est votre histoire à vous, pas celle avec un grand H ! protesta Milly.
– Comment veux-tu que je te la raconte sans évoquer le contexte dans lequel tout a commencé.
Milly ne pouvait comprendre qu'Agatha lui récitait en fait la plaidoirie d'un procès auquel elle n'avait pas eu droit, pour avoir accepté un compromis avec un procureur. Cinq ans de prison si elle signait ses aveux, contre le risque d'encourir la perpétuité si elle se présentait devant un jury populaire. À vingt-deux ans, qui aurait pris ce risque ?
– Huey Newton et Bobby Seale, deux étudiants du Merritt College, avaient créé un parti d'autodéfense, le Black Panther Party, qui devint très vite aussi célèbre que controversé. Ils mettaient en place des programmes sociaux destinés à la communauté noire. Cours d'autodéfense, éducation politique, soins gratuits, distribution de nourriture pour les plus pauvres, leur travail communautaire, une révolution au cœur même du pays, et qui résonnait dans le monde entier. Un succès que le FBI considérait comme une menace pour la sécurité intérieure. Alors ils ont arrêté Huey au volant de sa voiture en lui tendant un guet-apens. Une fusillade a éclaté, un policier est mort et ils l'ont accusé. Huey, qui s'était évanoui après avoir été blessé, n'était même pas armé. Quand ils l'ont mis en taule, des voix se sont élevées dans tout le pays pour exiger sa libération. On hurlait dans les rues : « Libérez Huey », au point que ce cri devint celui du ralliement de tous les militants de la gauche américaine.
– C'est là que vous vous êtes engagée ?
– Pas encore, mais ça n'allait pas tarder. Les premiers vétérans commençaient à rentrer du Vietnam, et racontaient au monde les horreurs auxquelles ils avaient assisté et celles qu'ils avaient commises. Les mouvements pacifistes applaudissaient ces dénonciations qui avaient autrement plus de poids que celles des jeunes étudiants qui n'avaient vu de la guerre que ce qu'en montraient les informations. Je me souviens d'une journée qui a ébranlé la nation. Une journée terrible, un véritable électrochoc quand on aime son pays, et si nous nous battions, c'est parce que nous l'aimions. Un millier de vétérans avaient jeté leurs médailles sur les marches du Capitole. Tu ne peux imaginer jusqu'où le racisme ambiant de l'époque conduisait les hommes. Sammy, qui avait combattu dans la Navy, s'était fait tuer en Alabama pour être entré dans des toilettes réservées aux Blancs. Tu te rends compte du chemin que nous avons parcouru en quarante ans ? Tu comprends pourquoi tant de gens pleuraient de joie quand Obama a été élu ? Je ne regardais jamais la télé en prison, mais j'ai fait une exception quand il a prêté serment, et moi aussi j'ai versé toutes les larmes de mon corps en pensant que les copains qui étaient morts n'avaient pas été que de doux rêveurs. La contestation se propagea encore, les soulèvements ne cessaient de grandir, le pays était en train d'imploser. Nous cherchions surtout à mobiliser d'autres Blancs contre le racisme. Il était impossible à cette époque de défendre des idées humanistes sans être taxé de communiste. Et plus l'activisme croissait, plus les autorités devenaient intransigeantes. Le patron du FBI nous avait qualifiés de « plus grande menace que courrait la nation après les Soviétiques ». Les assassinats de militants se perpétraient jusque dans leurs lits. Nous n'étions que des jeunes gens qui voulaient secouer les consciences, mais parmi nous, d'autres voulaient résolument ébranler le système. J'ai embrassé leur cause sur le tard. Les choses ont dérapé, ce qui finit toujours par arriver quand tu joues avec le feu. Au nom d'un idéal magnifique, nous avons fait d'énormes conneries. Lorsque tu es convaincu d'être du bon côté, du côté du droit, de la justice, rien ne t'arrête et tu peux faire des choses terribles1.