Выбрать главу

– Lesquelles ?

– Celles qui vont au-delà de la désobéissance civique, celles qui engendrent le mal. La violence est un poison, une fois dans tes veines, c'est comme une drogue qui te ronge le cerveau en te laissant penser que ton cœur est intact.

– Mais vous, qu'avez-vous fait ?

– Des choses dont je ne suis pas fière, au point de n'avoir jamais réussi à en parler en trente ans, alors laisse-moi encore un peu de temps.

– Comment avez-vous rejoint le mouvement ?

– Je n'avais pas vingt ans, aimer était la seule chose qui pouvait m'arracher à l'étreinte suffocante d'une vie rude et morne. Alors j'ai aimé, j'ai aimé de toutes mes forces, des cinglés, des musiciens, des peintres, des passionnés du verbe et de la rhétorique, de ceux qui pour un rien tiennent des conversations à n'en jamais finir ou qui finissaient en disputes, de ceux qui ouvrent leur porte aux voyageurs fauchés, au copain d'un copain sans poser de question, des évadés de la guerre, des vagabonds capables de courir après un train le long des voies de chemin de fer et d'y grimper sans savoir où il va, des assoiffés de l'asphalte, des soûlards en disgrâce avec leur famille ou avec la loi, quand ce n'était pas les deux, mais crois-moi, tous des joyeux cinglés. Nous n'avions peur de rien et encore moins de l'autre. Nos nuits étaient sacrées même si certains matins, je ne savais plus où j'étais et que je n'en menais pas large. Combien de fois avons-nous détalé dans le maquis des quartiers délabrés, dans des ruelles obscures où des flics en maraude nous donnaient la chasse à grands coups de sifflet en agitant leur matraque. Je suis tombée éperdument amoureuse de l'un de ces fous furieux et je l'aurais suivi jusqu'au bout de la terre. Nous avons embarqué pour le Wisconsin, à bord d'une voiture comme la tienne, nous roulions cheveux au vent vers Madison où des étudiants tentaient d'empêcher Dow Chemical de recruter sur le campus.

– Pourquoi Dow Chemical ?

– Parce que cette société fabriquait le napalm que nos avions balançaient sur des villages vietnamiens. Ils ont brûlé des centaines de milliers de civils. Ce jour-là, nous avions décidé de leur faire barrage. Après avoir copieusement tabassé les étudiants, les flics en avaient embarqué six. Dire que nous étions remontés serait un euphémisme. Nous avons encerclé leur fourgon, dégonflé ses pneus et l'avons secoué comme un panier à salade. Et puis nous nous sommes allongés devant les roues.

– Qu'est-ce qu'ils ont fait ?

– Que voulais-tu qu'ils fassent, ils n'allaient quand même pas nous rouler dessus. Ils ont relâché nos copains, mais comme ils nous trouvaient très agités, ils nous ont asphyxiés au gaz lacrymogène. C'était la première fois que la police gazait des étudiants sur un campus. Tu ne peux pas imaginer ce que provoque cette saloperie. On étouffe, on vomit ses tripes, on a l'impression qu'on vous a brûlé les yeux. La poitrine se serre, le corps est parcouru de spasmes. Ceux qui se trouvaient en première ligne ont eu de graves séquelles. Après ça, la colère est montée d'un cran dans nos rangs. Nous avons quitté Madison et nous sommes retournés en Californie. Ça bougeait beaucoup à Oakland et on ne voulait pas rater ça. Un mois plus tard, nous retraversions le pays pour aller à New York. C'était la première fois que j'y mettais les pieds et c'était féerique. À dire vrai, je n'avais encore jamais rien vu d'aussi sale. Des rats, gros comme mon avant-bras, galopaient dans les rues dès la tombée de la nuit, mais je n'avais jamais rien vu d'aussi beau que Times Square. Tu devines ce que ça pouvait représenter pour une fille qui avait grandi dans un trou perdu de se retrouver avec une bande de copains à New York. Le sentiment de liberté nous galvanisait. La première semaine, je me fichais éperdument du mouvement contestataire, du racisme et de la guerre, j'arpentais les rues la tête en l'air, à contempler les gratte-ciel du matin au soir. Remonter les trottoirs de la Ve Avenue me donnait l'impression de monter au firmament. L'Upper East Side ne ressemblait en rien au bas de la ville, on n'y croisait pas de rats, mais des gens élégants, des voitures sublimes, des portiers en livrée, des magasins aux vitrines étincelantes, d'un luxe que nous ne pouvions imaginer. Pour le prix d'une seule des robes que j'admirais, émerveillée, nous aurions tous pu vivre pendant un an, et encore, sans se priver de rien. Je me souviens de mon premier hot-dog acheté dans un kiosque de rue, on m'aurait servi du caviar que j'aurais trouvé ça moins extraordinaire. Quoique je n'en aie jamais goûté, mais bon, c'est du poisson et à l'époque je n'aurais pas fait confiance à quoi que ce soit qui respire de l'eau.

– Il était si extraordinaire que ça, ce hot-dog ?

– C'était l'endroit où je le mangeais qui l'était, assise sur les escaliers de la New York Public Library, à l'angle de la 40e Rue. Ce n'est pas pour changer de sujet, mais j'entends un drôle de bruit dans le coffre. Je me demande si la roue de secours a été bien attachée.

– Je m'arrêterai tout à l'heure pour vérifier. Qu'est-ce que vous avez fait à New York ?

– On a retrouvé Raoul, Brian, Quint et Vera, nous dormions à tour de rôle dans un petit appartement du Village. La nuit, on fréquentait les clubs de jazz, les boîtes de strip-tease, les bars qui ne ferment jamais. Le jour, chacun se cherchait un petit boulot. J'ai été fleuriste à la sauvette à Penn Station, vendeuse chez Macy's au rayon chaussures – payée à la commission comme tous les intérimaires – serveuse dans un diner sur la 10e Avenue, ouvreuse dans un cinéma et même vendeuse de cigarettes au Fat Cat.

– C'était qui, « on » ?

– Brad et moi.

– Brad, c'était votre amoureux ?

– Ce que ton vocabulaire est vieux jeu pour une femme de ton âge ! Ce n'était pas mon amoureux, répéta Agatha en minaudant, mais l'homme dont j'étais raide dingue. Je me levais en pensant à lui, je m'habillais en pensant à lui, je regardais ma montre à longueur de journée en pensant au moment où je le retrouverais. Mais je suppose que tu connais ça avec Frank !

– Bien sûr.

– Menteuse !

– Je ne vous permets pas !

– Eh bien, moi, je me le permets, que ça te plaise ou non. Tu ferais bien de t'arrêter pour voir d'où vient ce bruit, c'est on ne peut plus agaçant.

– Je m'arrêterai quand nous ferons le plein, j'ai bien l'intention d'arriver avant la nuit pour aller retrouver Frank au plus vite !

– Quel fichu caractère ! Ralentis et prends vers le nord à l'embranchement, là-bas.

– Si vous voulez arriver un jour à San Francisco, il va falloir franchir le Mississippi, et le pont qui l'enjambe est au sud.

– Peut-être, mais en suivant mon itinéraire, nous le traverserons à bord d'un vieux ferry, et c'est plus marrant que par l'autoroute.

– J'en ai assez des détours, protesta Milly.

– Fais ce que je te dis et je te raconterai la suite, sinon, motus et bouche cousue jusqu'à Eureka.

– C'est là que nous allons ?

– Tu veux dire, là que nos routes se sépareront ? Oui, si tu le souhaites toujours, nous nous quitterons ce soir à Eureka.

Milly obtempéra et prit le chemin qui plaisait à Agatha.

Un peu plus tard, elles traversèrent un patelin que la récession avait transformé en village fantôme. Les maisons de Hickman étaient délabrées, les trottoirs déserts et les façades des commerces de la rue principale occultées par de vieilles planches ou des panneaux de tôle ondulée.

– Où sont partis ceux qui vivaient ici ? demanda Milly.