Agatha se détourna vers la vitre.
– Maninia était ma complice, ma confidente, avec elle je n'avais plus besoin de mentir, poursuivit Milly. La perdre fut le plus grand chagrin de ma vie. Elle m'a offert sa voiture et ma liberté avec. Je crois aussi qu'elle voulait pouvoir continuer à contrarier ma mère, même après son dernier souffle.
Milly jeta un regard à sa passagère et vit dans le reflet de la vitre des larmes rouler sur ses joues.
– Vous êtes triste ?
– Je suis désolée, murmura Agatha. La fatigue me rend émotive, j'ai vécu beaucoup de choses ces derniers jours et je n'ai plus l'habitude.
– C'est moi qui suis désolée, je n'aurais pas dû vous raconter cela, je ne voulais pas vous faire de peine. Et puis mon enfance n'était pas si noire, nous avons connu des moments formidables. Nous étions fauchées, mais avec le recul, c'est vrai que nous étions différentes, et dans le bon sens du terme. Maman était une femme géniale, elle avait de l'humour, un moral d'acier, elle était courageuse, son optimisme forcené frisait souvent l'insouciance, pourtant je crois que c'est elle qui avait raison. Elle disait tout le temps qu'elle n'aimait pas les gens, mais ça aussi c'était un mensonge. On pouvait compter sur elle, et ceux qui avaient appris à la connaître l'adoraient. Vous vous seriez bien entendues.
– C'est possible.
Milly s'arrêta à une station-service et remplit le réservoir. Agatha alla payer l'essence et revint les bras chargés de sucreries.
– Marshmallows, réglisse ou chocolat ? Je n'ai rien à moins de cent calories !
– Attendez-moi ici, dit Milly, je vais téléphoner à Frank.
Pour toute réponse, Agatha se contenta d'ouvrir le paquet de sucreries, et les avala sans retenue.
Milly s'éloigna, son téléphone à la main. Agatha l'observait du coin de l'œil. La conversation durait, et lorsque Milly s'aperçut qu'Agatha l'épiait, elle s'éloigna davantage en soupirant.
Quelques instants plus tard, elle reprit place derrière son volant et démarra.
– Il va bien ? demanda Agatha d'une voix légère.
– Nous allons bientôt arriver à Eureka, j'ai l'impression que la pluie nous y attend, le ciel s'obscurcit à vue d'œil.
– Si ma conversation t'ennuie, tu n'as qu'à me le dire.
– Il travaille beaucoup et il aimerait que je rentre.
– Pour que tu t'occupes de lui ?
– Parce que je lui manque ! assura Milly, agacée.
– Et à toi, il te manque ?
– Qu'est-ce que vous avez contre lui ?
– Absolument rien, je ne le connais même pas. D'ailleurs, j'adorerais en savoir un peu plus. Quel genre d'homme est-il ? Les seules histoires d'amour dont j'ai été témoin, je les ai lues dans des livres.
Milly fit le récit de sa rencontre avec Frank, vanta ses qualités, sa présence rassurante. Entre eux, il ne s'agissait pas d'une passion dévorante, mais d'une relation sans conflit, une vie à deux qui se construisait peu à peu, sans heurts, ni mensonges, que demander de plus ?
Après quelques virages, la route plongeait en ligne droite vers une vallée immense fermée à l'ouest par une chaîne de collines. Derrière des clôtures blanches qui s'étendaient à perte d'horizon, des hordes de chevaux paissaient dans des prairies si vastes qu'ils semblaient vivre à l'état sauvage. Trois miles plus loin, les barrières s'ouvraient sur un chemin de terre qui grimpait vers le nord.
– Tourne là, dit Agatha.
L'Oldsmobile s'engagea sur la piste, deux pintos la suivirent du regard et se lancèrent au galop. Milly releva le défi et appuya sur l'accélérateur tandis qu'Agatha, les yeux écarquillés, s'efforçait de retenir ses cheveux au vent. Milly poussait de grands cris parodiant les cow-boys qui rabattent le bétail, mais les chevaux gagnèrent allègrement la course ; ils filèrent au loin et Milly leva le pied.
Devant elles apparut une demeure coloniale qu'on aurait crue sortie des décors d'Autant en emporte le vent.
– Ce domaine appartient à votre ami ?
– J'en ai bien l'impression. Max m'avait prévenue, mais cela dépasse de loin ce que j'avais pu imaginer.
– Vous croyez qu'il me laisserait monter à cheval ?
– Tu l'as déjà fait ?
– J'ai grandi dans le Sud, dans un pays où il y a plus de pistes que de routes goudronnées. Chez nous, tout le monde savait monter à cheval. Maman était excellente cavalière. Équitation ou moto, du moment que je pouvais m'adonner aux joies de la vitesse sur les chemins de traverse...
– Un vrai garçon manqué !
– Il fallait bien qu'il y ait un homme à la maison, répondit Milly en se rangeant sous l'auvent.
Un majordome se présenta sur le perron. Le sourcil relevé, il toisa ces deux femmes échevelées au visage couvert de poussière.
– Les écuries se situent de l'autre côté de la propriété, dit-il d'une voix empruntée. Retournez à la route, prenez la direction d'Eureka, vous trouverez un chemin un peu plus loin.
– J'ai une tête de palefrenière ? demanda Agatha en avançant vers lui.
Le majordome, décontenancé, observa Milly.
– Madame Daisy et son chauffeur, peut-être ?
– Non, madame « je vais te coller mon pied au cul » si tu continues à me parler sur ce ton-là !
– Je suis désolé, mais nous ne faisons pas visiter le domaine aux touristes et nous n'avons rien à acheter aux démarcheurs en tout genre qui nous importunent à longueur d'année. Au cas où cela vous aurait échappé, vous êtes sur une propriété privée, allez ouste, demi-tour !
– Alfred, allez dire à Monsieur qu'une vieille amie l'attend devant sa porte.
– Je me prénomme Willem, Monsieur est absent, et je n'ai aucun rendez-vous figurant sur l'agenda du jour, je crains...
– Dites à Quint qu'une sœur de Soledad est venue lui rendre visite, et ne traînez pas, mon garçon. Un, vous commencez à me courir sérieusement sur le haricot, et deux, nous avons passé la journée sur la route, alors ouste comme vous dites ! Et un rafraîchissement ne serait pas de refus.
Le majordome tourna les talons, ébranlé par la détermination de cette singulière visiteuse.
– Sois gentille, demanda Agatha à Milly, va chercher mon sac dans la voiture, je voudrais saluer Quint en privé.
Impressionnée par son aplomb, Milly ne chercha pas à discuter. Elle redescendit les marches et s'en alla.
Quint apparut sur le perron, son air suspicieux se mut en un grand sourire dès qu'il reconnut Agatha. Pour tout bonjour, elle lui administra une paire de gifles.
– La première, c'est pour m'avoir si souvent rendu visite en prison, et la seconde pour ta conduite grossière la dernière fois que je t'ai vu.
– Je m'apprêtais à dire : « Hanna, quelle formidable surprise », s'exclama Quint en se frottant la joue, mais j'étais loin du compte.
– Hanna n'existe plus, je m'appelle Agatha. Tâche de ne pas l'oublier, surtout que nous ne sommes pas seuls. Et à propos de comptes, maintenant que les nôtres sont à jour, tu peux me prendre dans tes bras et m'embrasser.
Ce que Quint fit aussitôt en l'invitant à entrer.
Milly, que la scène avait laissée médusée, se tenait vingt pas en arrière.
– Ferme la bouche, tu vas avaler une mouche, et ne reste pas plantée là, lui cria Agatha.