Выбрать главу

– Qu'est-ce qu'il t'a dit d'autre ?

– Tu ne voudras pas l'entendre.

– Dis-le quand même !

– Il m'a supplié, si tu me contactais, de te convaincre de te rendre.

– Et puis quoi encore ?

– Il est au courant pour le carnet.

– Tu lui en as parlé ?

– Bien sûr que non.

Agatha changea d'expression, son visage afficha le sourire du pêcheur quand il voit frétiller le bouchon de sa ligne à la surface de l'eau. Et elle retint son souffle.

– Quand est-il reparti ?

– J'ai essayé de le retarder le plus longtemps possible, mais je ne pouvais pas le garder prisonnier toute la journée, c'est un marshal tout de même. Il a repris la route vers midi, soit environ cinq heures après vous. Depuis combien de temps êtes-vous chez Quint ?

– Un peu plus de trois heures et nous avons traîné en chemin.

– Alors tire-toi à toute vitesse, ne perds pas une minute, et s'il te plaît, appelle-moi demain pour me donner de tes nouvelles.

– Si je le peux encore, promis.

– Agatha, ne fais pas de bêtise avec ce revolver. Si on t'arrêtait, je chercherais ce carnet et je te ferais sortir, tu m'entends ?

– Rien ne prouve qu'il existe encore, mon cher Raoul.

– Alors, je trouverais celui qui le détenait et je lui ferais signer ses aveux. Si seulement tu m'en avais parlé plus tôt, je l'aurais...

– Notre courrier était lu par les gardiens, je ne pouvais pas le mentionner avant la mort de ma sœur ; c'est compliqué, Raoul, j'espère pouvoir un jour tout t'expliquer.

– Une dernière chose me chiffonne... par quel hasard a-t-on confié à Tom la charge de te ramener en prison, alors que tu m'as dit toi-même que ton évasion n'avait pas été signalée ?

– Parce que tu crois au hasard, toi ? Je te le promets, bientôt, je te dirai toute la vérité. Merci pour la guitare, tu n'aurais jamais dû, c'est...

– Je n'y suis pour rien, la Gibson, c'est la petite qui te l'a offerte, elle ne t'a rien dit ?

Agatha resta silencieuse.

– Les temps sont difficiles et je suis criblé de dettes. Je ne pouvais pas refuser le prix qu'elle m'en a proposé, mais je ne te dirai rien de plus, puisque c'est un cadeau, fais-en bon usage.

Agatha se mordit les lèvres, cherchant à retenir l'émotion qui la gagnait.

– Raoul, pardonne-moi de ne pas avoir su t'aimer quand nous étions jeunes.

– Ces choses-là ne se commandent pas, répondit-il.

Et ce fut lui qui raccrocha.

Agatha reposa lentement le combiné et observa le bureau de Quint. Elle l'imagina installé dans le fauteuil qu'elle occupait, vaquant à ses affaires, et pensa que sa vie avait été à mille lieues de la sienne. À quoi tenait le destin, à quel moment bascule une vie ? Un cadre posé sur le bureau attira son regard ; elle s'en approcha pour examiner la photographie de plus près et éclata de rire.

Le tintement de la pendule qui venait de sonner la demie de 22 heures la ramena à la réalité. Le temps pressait. Elle retourna au salon où Quint et Milly étaient en pleine discussion.

– Je suis désolée de vous interrompre, annonça Agatha, il faut que je parte d'ici au plus vite.

– Que se passe-t-il ? s'inquiéta Quint en se levant.

– Les fédéraux ne vont pas tarder à débarquer.

– Ils n'ont pas le droit d'entrer sur ma propriété avant le lever du jour, protesta-t-il, outré.

– Mais dès l'aube, nous serons encerclés. Dépêchons-nous, avant qu'il soit trop tard.

– D'accord, répondit Quint. Je connais un motel dans la région où tu pourras passer la nuit, le propriétaire est une personne de confiance. Je prends mes clés et je t'y conduis.

– C'est moi qui l'y conduirai, intervint Milly. Allez chercher votre sac, je vous attends dehors, ne perdez pas de temps.

Milly se précipita à l'extérieur. Ses mains tremblaient encore alors qu'elle essayait d'insérer la clé de contact. Agatha ouvrit la portière et s'installa à côté d'elle.

– Garde ton sang-froid, tout ira bien, dit-elle d'une voix calme en guidant la main de Milly.

Le moteur vrombit et l'Oldsmobile s'élança sur la piste soulevant un nuage de poussière dans son sillage. Au bout du chemin, Milly s'engagea si brusquement sur la route que la voiture chassa de l'arrière et partit en zigzag.

– Ne nous fiche pas dans le décor, s'il te plaît.

Agatha se retourna et regarda par la lunette arrière. Au loin, deux phares se détachaient dans la nuit.

– Éteins tes lumières et roule aussi prudemment que possible.

Milly s'agrippa au volant, attendant que ses yeux s'accommodent à la pénombre.

– Quint vous a indiqué la direction du motel ?

– Concentre-toi sur ta conduite et ralentis un peu, je ne sais pas comment tu fais, je n'y vois rien.

– Ne vous inquiétez pas, j'y vois suffisamment pour nous maintenir sur la route.

Agatha se retourna à nouveau et vit les phares de la voiture bifurquer sur le chemin du domaine.

– Il s'en est fallu de peu, souffla-t-elle.

Devant elle, l'interminable ligne droite grimpait enfin le long d'une colline. Quand elles eurent franchi le sommet, Agatha indiqua à Milly qu'elle pouvait rallumer ses lumières.

Ce fut une recommandation providentielle. De grands nuages noirs passèrent sous le quartier de lune et une averse diluvienne se mit à tomber.

La capote avait dû mal se refermer, la pluie qui faisait rage dégringolait depuis la jointure du pare-brise sur les jambes d'Agatha.

Le visage de Milly se crispa.

– Ne t'inquiète pas pour ta voiture, demain le soleil séchera tout cela très vite.

– Ce n'est pas pour elle que je m'inquiète. La route est détrempée, les pneus ne sont pas tout jeunes, la gomme est lisse et je ne peux pas rouler dans de telles conditions.

Elles trouvèrent un abri dans une station-essence désaffectée ; Milly se rangea sous l'auvent qui ruisselait de cette pluie sombre et triste.

– Je m'en veux de t'avoir entraînée dans cette fuite, je n'avais pas le droit de te mêler à ça, grommela Agatha.

– Il est un peu tard pour y songer, vous ne trouvez pas ?

– Non, il n'est pas trop tard. Quand la pluie aura cessé, tu me déposeras au prochain patelin.

– En pleine nuit ? Et puis quoi encore ?

– Alors demain matin.

– Vous voudriez vous débarrasser de moi au moment où ça commence à devenir amusant ?

– Je ne vois vraiment rien d'amusant à notre situation !

– Vous nous avez vues toutes les deux, filant à toute berzingue, feux éteints dans la nuit, après ce dîner chez votre ami que j'ai bien cru sorti de l'un de ces films en noir et blanc que ma mère regardait à la télé. Et tout cela pour atterrir dans cet endroit minable, vous, trempée jusqu'aux os, et moi qui n'arrive toujours pas à m'arrêter de trembler. Je ne sais même pas à combien de miles je me trouve de chez moi, j'ai plus menti à Frank en quelques jours que je ne l'ai fait depuis que nous sommes ensemble, et je ne parle même pas de Mme Berlingot comme vous l'appelez, dont je ne pourrais plus jamais prononcer le nom sans avoir un fou rire. Je vous assure qu'il vaut mieux se marrer que d'essayer de trouver un sens à tout cela.

– Tu veux que je te donne une vraie raison de te marrer ? Quint, avec sa voix pointue et ses manières précieuses, n'est pas plus propriétaire de ce domaine que je ne suis la première dame du pays.