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– Où je me présenterais sans passeport ?

– J'ai grandi à Santa Fe, il n'y a pas une piste ou un sentier que je ne connaisse pas ; la frontière, je vous la fais traverser les doigts dans le nez.

– Et si on se fait prendre, tu vas en prison, pas question !

– Je peux vous déposer près d'un point de passage, si c'est ce qui vous inquiète.

– Et à quoi ressemblerait ma vie une fois de l'autre côté ?

– Vous seriez libre. Si l'argent vous manque au début, je pourrais vous en envoyer.

Agatha regarda Milly au fond des yeux.

– Et pourquoi ferais-tu cela ?

– Parce que j'en ai envie.

– C'est très généreux de ta part, mais je ne peux pas. En revanche, quand nous arriverons à Woodward, je te demanderai un dernier petit service.

*

Elles reprirent la route et Agatha s'offrit un léger somme jusqu'à Enid.

– Tu comptes avoir des enfants un jour ? demanda-t-elle en s'étirant.

– Je peux savoir d'où sort cette question ? répliqua Milly en rigolant.

– Tu pouvais me répondre simplement par oui ou par non.

– Je n'en sais rien.

– Quand tu t'endors auprès de Frank, tu as envie d'un enfant de lui ?

– Vous n'allez pas recommencer ?

– Tu m'as répondu.

– Je ne vous ai rien répondu du tout, et puis ça me regarde.

– Moi, vois-tu, si j'avais été libre, je ne me serais pas posé la question une seconde. Et si la vie m'en avait offert la possibilité, j'aurais voulu un enfant de l'homme que j'aimais.

– Mais vous n'avez jamais vécu au quotidien avec lui, alors ce ne sont que de belles paroles.

– Tu peux faire ta peste si ce que je te dis te dérange, mais une femme sait ce genre de choses, même si elle ne veut pas se l'avouer.

– Cet homme que vous avez aimé, vous ne l'avez jamais revu ?

– Si, au parloir, au début de ma captivité. Je me souviens de chacune de ses visites, elles étaient le seul instant où je me sentais en vie... et celui où je rêvais de mourir. Un jour, je lui ai demandé de ne plus jamais revenir.

– Pourquoi ?

– Pourquoi, pourquoi, pourquoi ! Toi aussi tu m'agaces avec tes pourquoi stupides. J'étais une femme en prison, lui un homme libre, combien de temps se serait écoulé avant qu'il ne succombe aux charmes d'une autre ? J'ai préféré devancer le moment où il serait venu me l'avouer. Maintenant, changeons de sujet. Quand nous arriverons à Woodward, tu me déposeras dans un café et puis tu iras au collège. Tu demanderas à parler à Vera Nelson, elle y enseigne ; tu lui diras que j'ai besoin de la voir et tu la conduiras jusqu'à moi, en faisant bien attention à ne pas être suivie. D'ailleurs, ne prends pas l'itinéraire le plus court, fais le tour d'un pâté de maisons, arrête-toi en route, rebrousse chemin et reste vigilante. Si tu repères deux fois la même voiture, alors raccompagne Vera et ne reviens pas.

– Et vous ?

– Je me débrouillerai, si tu n'es pas revenue après une heure, je filerai.

– Non, non, et non, pas question ! On se donne un point de chute, un endroit où je pourrais vous récupérer.

– S'ils te repèrent, ils ne te lâcheront plus, ce serait trop dangereux, ne discute pas.

*

Tom Bradley avait roulé bien au-delà de la vitesse autorisée. À la sortie de Tulsa, une voiture de la Highway Patrol l'avait pris en chasse, sirènes hurlantes. Tom s'était rangé sur le bas-côté et avait présenté son insigne à l'officier. En remontant dans son véhicule, le policier passa un appel radio pour prévenir ses collègues de ne pas interpeller la Ford noire qui circulait à grande vitesse avec à son bord un marshal en mission.

En arrivant à Woodward, Tom se rangea sur le parking du collège et alla s'asseoir avec un journal, sur un banc, face à l'entrée du bâtiment principal.

*

Milly s'arrêta devant le Wind Café et se retourna vers Agatha, désemparée.

– Ne fais pas cette tête-là, tout se passera bien. Quand tu m'auras ramené Vera, je te demanderai de nous laisser seules. Ne m'en veux pas, mais les choses dont je veux m'entretenir avec elle sont très personnelles.

– Quoi qu'il arrive, attendez-moi dans ce café, supplia Milly. Si j'étais suivie, je sèmerais mes poursuivants, même si je devais y passer la journée. Je suis très douée au volant. Alors, promettez-moi de rester là.

– Prends-moi dans tes bras au lieu de dires des bêtises et disons nous au revoir, au cas où... et puis non, ça pourrait nous porter la poisse. Allez, file, il sera bientôt midi et je ne veux pas que tu rates ton rendez-vous.

Agatha sortit de la voiture et alla s'asseoir derrière la vitrine du café.

Dix minutes plus tard, Milly se rangea sur le parking du collège et entra dans le bâtiment principal. Elle se présenta au secrétariat et demanda où se trouvait la salle de classe de Vera Nelson.

La réceptionniste, après l'avoir toisée, ne se donna pas la peine de lui demander si elle était la mère d'un collégien. Pour des raisons de sécurité évidentes, l'accès à l'établissement était interdit à toute personne étrangère. Milly pouvait attendre Mme Nelson dans le hall.

– À quelle heure finissent les cours ? demanda Milly.

– Dans trente minutes, répliqua la réceptionniste. Mme Nelson tarde toujours un peu, soyez patiente.

– Pourriez-vous aller la prévenir qu'il s'agit d'une urgence ?

– Quel genre d'urgence, mademoiselle ?

Milly avait suffisamment fréquenté de personnel scolaire pour savoir que son interlocutrice possédait toutes les qualités d'un cerbère et elle se trouva bien incapable d'imaginer une réponse convaincante.

En proie à l'impatience, Milly ne quittait pas des yeux la pendule murale, elle ne tenait pas en place.

Lorsque la cloche retentit enfin, une nuée d'élèves jaillie des salles de cours envahit le hall. Milly essaya de reconnaître parmi les visages adultes qui dépassaient du flot celui qui pouvait correspondre à la description que lui avait faite Agatha de Vera Nelson. Un coup d'œil à la pendule lui rappela qu'il ne lui restait que vingt-cinq minutes pour récupérer sa passagère et la conduire à bon port. Elle sentait la sueur sur son front et la moiteur dans ses mains quand soudain elle surprit le regard de la réceptionniste se tourner vers une femme qui marchait dans sa direction. Milly se précipita à sa rencontre.

– Vera Nelson ?

– Bonjour. Je n'ai pas beaucoup de temps, si c'est pour me parler de votre enfant, prenez rendez-vous au secrétariat. Vous êtes la mère de quel élève ?

– Il faut que vous me suiviez !

– Qui êtes-vous ? demanda Vera.

– Agatha vous attend au Wind Café.

– Je ne connais aucune Agatha, s'il s'agit d'une plaisanterie d'étudiants, dites à vos camarades que ça ne marche pas avec moi. Maintenant, laissez-moi tranquille.

Vera avait haussé le ton et, depuis sa guérite, le cerbère ne perdait rien de la scène.

Milly réfléchit aux options qui s'offraient à elle. Aucune chance d'entraîner Vera par la force... L'amadouer prendrait un temps qu'elle n'avait plus... Elle cherchait ce qu'il convenait de faire, lorsqu'un souvenir lui revint en mémoire.

– Une sœur de Soledad a besoin de vous, c'est urgent !

– Qu'est-ce que vous venez de dire ? s'enquit Vera d'une voix étranglée.

– Dépêchez-vous, je vous expliquerai en route.

Vera suivit Milly sur le parking. La vue de l'Oldsmobile la ramena trois décennies en arrière.

– Mon Dieu, cette voiture !

– Je vous en prie, montez, c'est une question de minutes.

Milly était en proie à la panique. Ses mains tremblaient et elle entendit la voix d'Agatha lui chuchoter que tout irait bien. Elle démarra en trombe sans regarder dans son rétroviseur.