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– Quelle heure est-il ? demanda-t-elle à Vera.

– Qu'y a-t-il de si urgent ? Et pour votre gouverne, le Wind Café est à gauche.

– Je sais.

– Alors pourquoi avoir tourné à droite, si nous sommes si pressées ?

Milly ne répondit pas, se contentant de suivre les instructions d'Agatha. Au carrefour suivant, elle fit demi-tour, jeta un œil par la lunette arrière et prit la direction du café.

Lorsqu'elle y arriva, sa mâchoire se serra. Agatha n'était plus là.

– J'ai réussi, vous n'aviez pas le droit de faire ça ! cria-t-elle, au bord des larmes.

Sa passagère la regarda, interdite. Milly se précipita à l'intérieur. Vera lui emboîta le pas et n'en crut pas ses yeux quand elle aperçut Agatha, installée dans la salle.

Milly les observa à distance et se retira.

Elle alla garer l'Oldsmobile qu'elle avait abandonnée en double file ; et lorsqu'elle fit un créneau, elle ne prêta aucune attention à la Ford noire qui passait devant elle pour aller stationner un peu plus loin.

*

– Hanna, c'est toi ? murmura Vera en prenant place à la table.

– J'ai tant vieilli ?

– Non, dit Vera, je t'aurais reconnue au milieu d'une foule, je suis si surprise de te voir ici, je te croyais en prison.

– J'en suis sortie, mais pour combien de temps ?

– Tu es en permission ? s'exclama Vera.

– Non, en cavale, ça te dérange ?

– Pas plus que ça, mais dans ce cas, tu ne crois pas qu'il y avait plus discret que ce café ?

– Rien n'est plus anonyme qu'un lieu public, souviens-toi quand nous étions dans la clandestinité.

– Je me souviens surtout de la façon dont certains sont tombés dans un guet-apens.

– Je vais aller droit au but, je n'ai pas le loisir de m'éterniser. Ne te méprends pas, je suis heureuse de te revoir, mais...

– Moi aussi, interrompit Vera, et bien plus que tu ne l'imagines. Si tu savais tous les souvenirs que ta présence réveille, c'est incroyable de te voir ici en chair et en os. J'ai tant de choses à te raconter et tant de questions à te poser.

– Plus tard, si tu le veux bien. Est-ce que tu as revu ma sœur ?

– Mon Dieu, Hanna, personne ne t'a rien dit à son sujet ? répondit Vera, la mine contrite.

– Qu'elle est morte ? Si, je te rassure, les gardiens n'ont jamais été avares de mauvaises nouvelles. Mais là, c'en était une bonne.

– Que ta sœur ait péri dans un accident ?

– Pas cela, paix à son âme, mais que je puisse enfin retrouver la liberté. Le jour de son décès, j'entamais ma vingt-cinquième année de captivité et je commençais à trouver le temps long.

– Je ne comprends rien à ce que tu me racontes, pourquoi la disparition de ta sœur t'aurait permis de sortir de prison ?

– Réponds d'abord à ma question, est-ce que vous vous êtes revues ?

– Oui, il y a une vingtaine d'années, j'étais de passage à Santa Fe et je suis allée la saluer. Je n'étais pas la bienvenue, nous avons échangé quelques banalités et j'ai vite compris à son attitude qu'elle n'avait pas envie que je reste, et encore moins de réveiller le passé. Pourquoi cette question, Hanna ?

Agatha observa Vera, son visage n'avait pas changé, elle avait cette même candeur, cette spontanéité qui n'était jamais feinte. Son air étonné ne laissait planer aucun doute sur sa sincérité, et Agatha comprit qu'elle avait fait fausse piste.

– Je suis désolée de t'avoir dérangée pour rien, retourne auprès de tes élèves, il faut que je m'en aille.

– Non, certainement pas, objecta Vera d'une voix douce. Je veux que nous parlions.

– De quoi ?

– Nous étions des amies, je n'ai jamais cessé de penser à toi, ni aux autres d'ailleurs.

– Alors ton absence au parloir... ?

– J'étais terrorisée à l'idée de te voir en cage, je culpabilisais, et puis j'avais la trouille, je suppose. Que l'on t'ait enfermée était d'une telle injustice, toi qui t'opposais toujours à la violence. Pourquoi as-tu refusé un procès ? Je serais venue témoigner qu'il était impossible que tu aies commis les actes dont on t'accusait.

– Ce n'est pas moi qui ai refusé que l'on me juge.

– Je ne comprends pas.

– J'ai choisi de sauver ma sœur. C'était elle qui avait participé à l'action. Son nom est apparu sur la liste des personnes activement recherchées par les Fédéraux. Le procureur en charge de l'affaire avait fait savoir qu'il offrirait un marché à ceux qui se rendraient. C'est ainsi que notre justice fonctionne, un petit accord vaut mieux qu'un grand procès. À ce moment-là, le seul crime commis était : destruction de bien public. Cinq ans, alors qu'elle en risquait trente de plus devant un jury. Elle a accepté. La peine a été prononcée et le début de son incarcération fixé au premier jour du mois suivant. C'est alors qu'elle m'a avoué être enceinte. Comment se résoudre à l'idée qu'elle allait accoucher en prison ? Et qu'allait-il advenir de son bébé ? Je vivais dans la clandestinité, ma mère ne nous adressait plus la parole, nous n'avions plus que nous-mêmes l'une pour l'autre. Ma grande sœur était ma seule famille, elle était tout pour moi et je lui ai proposé de purger sa peine à sa place. Pour elle et pour son enfant. Nous avons fait falsifier nos papiers, je suis devenue Agatha et Agatha est devenue Hanna. Je l'admirais tellement que l'idée d'entrer dans sa peau me fascinait. J'allais enfin être l'aînée, la plus rebelle des deux, l'héritière de ses combats, devenir soudain ce qu'elle était et que je n'avais jamais réussi à être. Je n'avais pas peur. En incarnant Agatha, j'héritais de son courage, gagnais son assurance, son aplomb, et sa force. Quel héritage, n'est-ce pas ! D'autant que lorsqu'ils ont reconstruit le commissariat qu'elle et ses copains avaient fait sauter, un corps fut découvert sous les décombres. En signant cet accord avec le procureur, ma sœur avait aussi signé ses aveux, à ceci près que sa culpabilité était devenue la mienne. Le crime avait changé de nature, et ma peine fut lourdement aggravée, trente ans de plus que les cinq convenus. Je l'ai suppliée de dire la vérité, de me rendre à ma vie. Mais entre-temps, elle était devenue mère. À la seule pensée qu'on l'arrache à sa fille, de ne pas la voir grandir, de ne plus pouvoir la serrer dans ses bras, elle a perdu tout courage. Quelle maman privilégierait sa sœur au détriment de l'enfant qu'elle a mis au monde ? Elle a coupé les ponts. J'avais pris sa place pour qu'une mère et sa fille ne soient pas séparées et je suis restée derrière les barreaux.

Vera posa sa main sur celle de son amie, baissant les yeux, incapable de parler. Alors, Agatha lui conta l'histoire d'un carnet devenu son unique espoir de liberté.

– Et tu as pensé que j'avais ce carnet ? hoqueta Vera.

– Je l'espérais, cela m'aurait disculpée.

– Hanna...

– Agatha ! Je porte ce prénom depuis si longtemps que je n'en connais plus d'autre.

– Pourquoi ne pas avoir écrit au procureur ? Puisque c'était ta sœur qu'il avait condamnée, il aurait suffi d'une confrontation pour révéler la supercherie.

– Parce qu'il était au courant depuis le début. Ma sœur lui avait fait savoir qu'elle était enceinte. Grâce à sa condition, elle aurait pu intenter un recours pour obtenir une libération anticipée, ce n'était pas acquis mais loin d'être impossible. Sauf que ce jeune procureur voulait un coupable qui purge sa peine jusqu'au bout. Alors, invoquant l'innocence et l'avenir d'un enfant qui n'avait pas de raison de payer pour les erreurs de sa mère, il a fermé les yeux sur notre petite magouille. Les papiers que nous avions falsifiés étaient de bonne facture, et qui aurait pu soupçonner que quelqu'un puisse aller en taule de son plein gré ? Seulement, faire état de la duperie, surtout après qu'il y avait eu mort d'homme, aurait compromis sa carrière. Un type médiocre peut devenir un vrai salaud lorsque son avenir est en jeu. Il a probablement fait le bon choix puisque j'ai appris plus tard qu'il avait été promu juge. À dire vrai, je ne sais même pas si j'aurais eu le courage de les séparer, d'anéantir ce qui me restait de famille. Qu'est-ce que j'aurais pu faire si j'étais sortie ? Élever une enfant qui n'était pas la mienne jusqu'au moment où, à l'adolescence, elle aurait appris que sa vraie mère était derrière les barreaux, qu'elle ne la reverrait pas avant d'avoir trente-cinq ans et que j'en portais ma part de responsabilité ? C'est un choix terrible, n'est-ce pas ?