– C'est une fugitive, elle est armée, les feds ne lui laisseront aucune chance et je veux éviter ça, mais peut-être que cela t'arrangerait que son arrestation tourne mal ?
– Comment peux-tu penser une chose pareille ? s'insurgea Clayton.
– Parce que je te connais.
– Ne joue pas au justicier solitaire, Tom, je suis le premier à vouloir que tout rentre dans l'ordre, le plus discrètement possible.
– Alors retiens les bouledogues encore vingt-quatre heures.
– Je ferai de mon mieux, mais je ne peux rien te promettre. Que veux-tu que je leur dise ?
– Fais preuve d'imagination.
– C'est moi qui t'ai confié cette mission, j'espère que tu t'en souviens. Si je n'avais pas voulu une fin paisible à cette affaire, je ne t'aurais pas appelé, ton attitude est insultante. Pourquoi ne pas l'arrêter ce soir, si tu sais où elle se trouve ?
– Parce que je suis fatigué et que je me vois mal l'enchaîner à un radiateur pendant que je dors. Je vais aller dîner, me reposer et j'accomplirai ma mission en temps et en heure. Nous avions passé un marché, si l'on s'y tient, tout se terminera sans faire de vagues, comme tu le souhaites.
– Je ferai de mon mieux et j'accepterai tes excuses lorsque tu voudras me les présenter.
Tom entendit un déclic. Clayton avait raccroché.
Tom songea à ce qui l'attendait, il y pensa en se douchant et y pensait encore en entrant dans un bar une heure plus tard. Il but un scotch, puis un autre qui le réconforta et alla arpenter les rues de la vieille ville.
Santa Fe était chargée d'histoire, les touristes s'y promenaient, allègres, admirant les maisons en adobe, leurs encorbellements exhalant des parfums de fleurs et des senteurs de bois fumé. Les terrasses des restaurants étaient pleines, on buvait, chantait et dansait, le soir semblait être acquis à la fête et Tom, attablé seul sur l'une de ces terrasses, se souvint en regardant un jeune couple qui discutait face à lui, d'une nuit d'été à Santa Fe, trente ans plus tôt.
Au lendemain de cette nuit, riche de promesses, il avait repris la route avec ses amis, traversé trois États, un fleuve sur une barge, puis trois autres frontières avant d'atteindre la côte Est. Les images défilaient dans sa tête, des visages et souvenirs de jeunesse qu'il n'avait pas revisités depuis longtemps.
– Vous voulez autre chose ? demanda la serveuse.
Tom releva la tête, elle était ravissante dans sa robe de mousseline.
– Vous êtes d'ici ? s'enquit-il, l'air étonné.
– Avec mon accent de Brooklyn, j'aurais du mal à le prétendre, je ne sais pas pourquoi tant de clients me prennent pour une Mexicaine, ce doit être à cause du soleil, il tape si fort dans ce coin qu'il tannerait la peau d'un Irlandais. Et vous, d'où venez-vous ?
– Du nord du Wisconsin.
– Ce n'est pas vraiment la porte à côté, ni le même climat ; qu'est-ce qui vous amène à Santa Fe ?
– Un saut dans le passé, je crois. Et comment une jeune femme de Brooklyn a-t-elle atterri ici ?
– Le ras-le-bol des hivers, et un petit ami que j'ai suivi.
– Deux bonnes raisons.
– La première surtout.
– Brooklyn vous manque ?
– Parfois, mais je ne peux pas me plaindre. La vie est agréable ici, la moitié des gens sont d'anciens hippies, presque tous les vieux en fait, et ils sont plus détendus que mes copains new-yorkais ; c'est un peu le monde à l'envers mais c'est assez marrant. Vous aussi vous étiez un hippie ? Il y en a tellement qui reviennent en pèlerinage.
Tom sourit.
– J'en ai l'air ?
– Oui et non, je ne sais pas, et en même temps, quelque chose me dit que vous avez pas mal bourlingué. Qu'est-ce que vous faites comme métier ?
– Je suis marshal.
– Sérieusement ? répondit la serveuse.
– Non, plus très sérieusement, je vous taquinais.
– Bon, je vois des impatients qui agitent les bras comme si j'étais aveugle, je vais devoir aller les servir. Vous ne voulez rien d'autre ?
Tom lui tendit un billet de cinquante dollars et la remercia pour le repas et le brin de conversation.
En rentrant à son hôtel, Tom Bradley ne savait toujours pas ce qu'il ferait le lendemain, mais sa seule certitude était que, quelle qu'en soit l'issue, cette journée lui apporterait une forme de délivrance.
*
Le juge Clayton achevait une discussion avec l'agent Maloney qui lui avait enfin apporté de bonnes nouvelles. Un inspecteur de la police de Philadelphie avait contacté le FBI après avoir reconnu la fugitive sur l'avis de recherche envoyé aux commissariats centraux du pays. Les images des caméras de surveillance d'une station-service située près de l'université témoignaient qu'elle était montée à bord d'une Oldsmobile 1950 de couleur rouge. L'agent Maloney s'expliquait mal que ces enregistrements datent de plusieurs jours, alors que l'évasion n'avait été signalée qu'au matin, et le directeur du centre pénitentiaire aurait quelques explications à fournir à ce sujet. Le juge Clayton assura en être le premier étonné. Si quelqu'un, dans les rouages de l'administration carcérale, avait failli à sa mission, il diligenterait une enquête et des sanctions seraient prises. Résolution qu'approuva l'agent Maloney avant de poursuivre son rapport.
Les logiciels de traitement d'images des laboratoires fédéraux ayant révélé l'immatriculation du véhicule, sa propriétaire avait été identifiée et son téléphone portable localisé dans la région de Tulsa. Elle faisait route vers l'ouest quand les relais avaient perdu sa trace. Le Texas et ses plaines désertiques connaissaient de vastes zones dépourvues de couverture du réseau cellulaire, mais dès qu'elle approcherait d'une agglomération, le signal réapparaîtrait. Les bureaux de Dallas, de Colorado Springs et d'Albuquerque étaient sur le qui-vive, prêts à intervenir.
Le juge Clayton remercia chaleureusement Maloney et le félicita de la célérité avec laquelle le Bureau1 avait diligenté les recherches.
Après avoir raccroché, Clayton alla se préparer une tisane, attrapa son journal qu'il n'avait pas fini de lire et monta se coucher.
*
– Je suis désolée, dit Milly, mais ce soir, nous n'irons pas plus loin que Tucumcari. La nuit va tomber et avant d'arriver à Santa Fe il nous faudra traverser les montagnes du Sangre de Cristo. Ce sont de sacrés cols, la route est sinueuse, et la nuit elle se couvre d'un épais brouillard. Je me suis déjà retrouvée coincée en altitude, incapable de voir au-delà du capot. Même au printemps, il fait un froid de loup là-haut, et si nous étions bloquées...
– C'est bon, pas besoin de me dire qu'il y a aussi des grizzlis et du verglas, tu m'as convaincue, si tu es fatiguée, va pour Tucumcari.
– Je ne suis pas fatiguée, je vous dis que c'est dangereux la nuit.
– C'est bien ce que j'ai entendu, allons passer la soirée à Tucumcari. Qui ne rêve pas d'avoir fait ça au moins une fois dans sa vie ? D'autant que si ma mémoire est bonne, il y a un hôtel mythique là-bas, le Blue Swallow Motel.
– Vous êtes déjà allée à Tucumcari ? demanda Milly incrédule.
– Non, heureusement jamais ! Mais c'est écrit sur le guide, ajouta-t-elle en pointant du doigt le petit fascicule qu'elle feuilletait, et d'après ce que je lis, s'il est mythique, c'est parce qu'il est le seul de ce patelin.
*
La patronne du Blue Swallow Motel s'appelait Poopsie Gallena, et Milly eut aussitôt une pensée pour Jo, parce qu'un nom comme ça ne s'inventait pas non plus. Son motel était l'un des derniers rescapés de la route 66.
Dans l'entrée, une petite boutique de pacotilles rappelait les heures de gloire de la première voie goudronnée reliant le pays d'est en ouest en parcourant huit États et trois fuseaux horaires. Le temps où Chuck Berry lui avait donné ses lettres de noblesse au travers d'une chanson était révolu et, depuis qu'elle avait été déclassée, bien des villages qu'elle traversait s'étaient éteints avec elle.