Poopsie et son mari, Oncle Stinkwad – Milly ne réussit pas à apprendre pourquoi il avait été affublé d'un tel patronyme –, avaient quitté le Michigan et racheté l'établissement après avoir tous deux perdu leur travail au cours de la grande récession de 2008. On ne servait pas à dîner au Blue Swallow mais Poopsie recommanda un restaurant mexicain, à deux miles de là. Roy, le propriétaire, se faisait un plaisir de convoyer les clients à bord de son minibus Volkswagen qui n'avait plus d'âge. Poopsie Gallena l'appela aussitôt et s'occupa de leur réservation.
Agatha et Milly eurent à peine le temps de faire un brin de toilette dans leurs chambres respectives, modestes mais propres, décorées chacune de tout l'amour que les propriétaires avaient investi dans leur établissement.
Un coup de klaxon se fit entendre et Milly fut la première à sortir. Oncle Stinkwad, mains dans les poches, admirait sa voiture, avec les yeux émerveillés du petit garçon qu'il avait été jadis. Les néons de l'enseigne du motel se reflétaient sur la carrosserie, y imprimant des reflets bleu turquoise.
– On en voyait beaucoup comme celle-ci dans le temps, on la croirait revenue dans son décor originel, dit-il en caressant le capot.
– Vous ne pensez pas si bien dire, elle appartenait à ma grand-mère et elle a passé la plus grande partie de son existence sur les routes de Santa Fe. D'ailleurs, je n'ai jamais changé les plaques, elles sont d'origine comme le reste.
Agatha apparut sur le pas de la porte et indiqua à Milly que leur chauffeur les attendait.
Milly salua Oncle Stinkwad et grimpa dans le van.
Roy, au volant, portait une moustache blanche et tombante, comme ses cheveux qui recouvraient une bonne moitié de son visage buriné. Agatha n'eut aucun doute sur ce qu'il devait consommer dans les années 1960 et elle l'examina, se demandant s'ils s'étaient déjà croisés dans un lointain passé.
– Vous vivez ici depuis longtemps ? dit-elle alors que le minibus cahotait sur la piste.
– Tout dépend de ce que vous appelez longtemps ?
– Les années 1970, répondit Agatha, piquée par la curiosité.
– Vous savez ce que l'on dit au sujet de ces années : si vous vous en souvenez, c'est que vous n'y étiez pas. Mon père était soldat et nous déménagions à chaque nouvelle affectation. Alaska, Floride, Kansas, Massachusetts et même l'Allemagne, à l'époque où il y avait encore le mur bien sûr. J'en garde de drôles de souvenirs. C'est grâce à un accident de voiture que nous nous sommes installés ici ; comme quoi le destin a parfois de l'humour.
Le jeune Roy et son épouse avaient quitté l'Arizona après qu'un incendie avait ravagé leur maison. Ils étaient allés vivre en Floride chez le père de Roy, qui les avait hébergés et soutenus financièrement. Quand ils eurent amassé suffisamment d'économies, ils décidèrent de lever le camp et retraversèrent le pays, sans avoir la moindre idée de l'endroit où ils allaient.
– Lors d'une halte à Vegas, nous avions gagné un joli petit pécule au jeu, poursuivit Roy d'un air amusé. Nous sommes repartis au bout d'une semaine. Quand nous avons traversé les montagnes du Sangre de Cristo que vous voyez là-bas, nous avons rencontré une brume à couper au couteau à la tombée du soir et j'ai versé la voiture dans un fossé. Ne vous inquiétez pas, les circonstances étaient exceptionnelles, et le restaurant n'est plus très loin. On a passé la nuit à l'intérieur de notre break qui penchait sérieusement, avec une peur bleue d'en sortir. Nous n'avions pas la moindre idée de ce qui se trouvait sous nos roues. Cent pieds plus loin, le même accident nous aurait précipités dans un ravin. Quand le brouillard s'est levé avec le jour, mon épouse, en découvrant à quoi nous venions d'échapper, a dit : « Ça suffit, nous n'irons pas plus loin ! » Alors, nous avons posé nos valises dans le premier village qui s'est présenté. Nous avons trouvé une petite maison et du boulot, à l'époque le travail ne manquait pas. On a réussi à monter ce restaurant, ma femme est très bonne cuisinière et nous n'avons plus bougé. Et vous, c'est la première fois que vous venez dans le coin ?
– Oui, répondirent de concert Agatha et Milly.
– Qu'est-ce qui vous amène à Tucumcari ?
– Comme vous, l'amour de la route, nous traversons le pays, répliqua Milly.
– Eh bien, soyez prudentes quand vous franchirez les Rocheuses.
Le talkie-walkie accroché à sa ceinture crépita, Roy l'attrapa d'une main et baissa le volume.
– Les téléphones portables ne passent pas à cause des montagnes, ici nous communiquons encore à l'ancienne, dit-il en tendant l'oreille. C'est Anita qui s'impatiente, j'ai des clients à raccompagner.
Roy les déposa devant la porte du Pow and Lizard Lounge et leur souhaita bon appétit.
*
À la fin d'un dîner qu'elles avaient apprécié, Agatha redouta la conversation de Roy sur le chemin du retour.
– Tu ne le trouves pas terriblement bavard ? chuchota-t-elle en réglant l'addition.
– Pas plus que ça, non.
– Je lui pose une question et il nous récite sa vie.
– Ce qui vous agace, c'est que vous espériez le connaître et que vous êtes déçue.
– C'est toi qui m'agaces, grommela Agatha, tu deviens trop pertinente.
– Par moments, j'ai l'impression que l'on se ressemble.
– Toutes les deux ?
– Non Roy et moi, avec sa moustache et sa crinière de vieux cheval éreinté ; évidemment que je parle de nous deux.
– Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?
– Votre caractère.
– Ah, et je devrais prendre ça pour un compliment ?
– C'est à vous de voir.
Roy les raccompagna au Blue Swallow Motel. Poopsie Gallena et Oncle Stinkwad étaient déjà couchés, et les deux femmes contournèrent le bâtiment principal pour regagner leurs chambres.
Milly s'allongea sur son lit, songeuse. Elle avait envie de parler et son regard se tourna vers le combiné du téléphone sur la table de nuit. Il était presque minuit à Philadelphie et elle ne voulait pas prendre le risque de réveiller Frank. Elle était certaine que Jo veillait encore, il se couchait toujours tard dans la nuit, mais elle ressentit un étrange sentiment en composant son numéro et raccrocha à la première sonnerie.
Elle entendit les pas d'Agatha de l'autre côté de la cloison et l'écho sourd du poste de télévision qu'elle avait dû allumer. Alors elle prit son courage à deux mains et alla frapper à sa porte.
– À part Brad, vous vous êtes déjà attachée à quelqu'un dans votre vie ? demanda-t-elle en entrant dans la chambre.
– En prison, tu veux dire ? répondit Agatha en relevant la tête de sa lecture.
Milly baissa les yeux, confuse d'avoir posé une question qui lui semblait déplacée maintenant qu'Agatha l'avait reformulée.
– Vous lisez et regardez la télé en même temps ?
– C'est une vieille habitude. Le soir, nous n'avions pas le droit de rester seule dans le dortoir, alors je n'avais d'autre choix que de bouquiner dans la pièce où les autres filles s'abrutissaient devant des émissions idiotes ; je me suis faite à ce ronron et j'aime bien lire accompagnée d'un fond sonore.
Agatha invita Milly à s'asseoir au bout de son lit. Elle posa son livre sur la table de nuit et se redressa sur le coussin.
– Pour répondre à ta première question, je n'étais pas très sociable, mais j'ai eu la chance de me faire une véritable amie.
– Elle est toujours là-bas ?
– Non, elle en est sortie il y a dix ans et elle a refait sa vie en Jamaïque. Lorsqu'elle a été libérée, ce fut un déchirement terrible. J'étais heureuse pour elle et malheureuse de la perdre. Nous nous sommes beaucoup écrit.