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– Qu'avait-elle fait pour aller en prison ?

– Des choses qui la regardent.

– Pourquoi ne pas aller la rejoindre ? Vous seriez tranquille en Jamaïque.

– Ce serait épatant, je n'aurais qu'à visser une casquette sur mes dreadlocks et je serais vraiment méconnaissable... La vie n'est pas si simple, Milly, et la mienne est ici.

– Vous êtes têtue comme une mule, vous comptez jouer au chat et à la souris jusqu'à ce qu'ils vous reprennent ?

– La liberté n'est pas un jeu, c'est une nécessité, il faut en avoir été privé pour comprendre ce qu'elle représente. Si tu me disais ce qui t'empêche de dormir.

– Je n'en sais rien, je me sentais seule et j'avais besoin de compagnie.

– Il est peut-être temps que tu rentres à Philadelphie. Je peux me débrouiller désormais, nous ne sommes plus très loin de la côte. Une fois à Santa Fe, tu n'auras qu'à me déposer à la gare routière, je rejoindrai San Francisco en bus.

– Ce n'est pas ce que je voulais dire.

Agatha prit la main de Milly dans la sienne.

– J'ai eu beaucoup de plaisir à te connaître, et je serai triste de te dire au revoir, mais nos routes devront se séparer bientôt. Nous ne pouvons pas rester ensemble éternellement. Tu as ton travail, ton ami qui t'attend, et ta vie à mener.

Milly resta muette.

– Bon, soupira Agatha, ce lit est assez grand pour deux, prends l'oreiller dans l'armoire et viens te coucher ; tu ne ronfles pas, j'espère ?

– J'allais vous poser la question, répondit Milly en se glissant sous les draps.

Agatha éteignit la lumière.

– Quand tu ne trouves pas le sommeil, fais semblant, murmura Agatha.

– Semblant de quoi ?

– Que tout va bien, que tu te trouves dans un endroit de rêve, tu peux en changer autant que bon te semble : l'ombre d'un arbre au milieu d'une plaine, le bord d'une rivière ou d'un océan, la chambre de ton enfance, l'important est que le lieu soit calme. Ensuite, imagine à tes côtés la personne de ton choix, ou personne si tu préfères être seule.

– Et ensuite ? dit Milly qui s'était transportée sur le toit de sa maison.

– Ensuite, fredonne dans ta tête un air de musique que tu aimes, ou concentre-toi sur un bruit qui te rassure, le souffle de la brise, le clapotis des vagues, la pluie qui court sur les fenêtres.

Mais Milly entendit le bruissement des premières neiges quand elles tombaient sur le grand réservoir derrière chez elle.

– Lorsque les lumières s'éteignaient dans ma cellule, chuchota Agatha, je m'envolais vers Baker Beach, c'est une plage de sable gris, non loin du Golden Gate. Mon père s'y trouvait toujours à mes côtés et nous avions ensemble des conversations passionnées. Il me racontait sa journée à l'atelier, nous parlions de politique, de l'avenir, de ce que je ferais de ma vie quand j'aurais fini de purger ma peine. Il me suggérait des idées, me donnait des conseils pour tenir bon, et d'entendre sa voix finissait toujours par m'apaiser. Un jour où je m'étais battue avec une pensionnaire pour un morceau de savon qu'elle essayait de me voler, j'avais reçu pas mal de coups au visage et aux côtes et je souffrais tant que je ne trouvais aucune position pour m'assoupir sans réveiller la douleur. Ce soir-là, j'avais beau fermer les yeux, je n'arrivais pas à voir son visage et j'ai connu la plus grande peur de ma vie : avoir oublié les traits de mon père. Une peur telle que c'est la douleur que j'ai fini par oublier. Alors ses yeux sont apparus dans le noir, avec toute cette bonté qu'il y avait dans son regard...

Et Agatha s'interrompit en entendant le souffle de Milly qui s'était endormie.

1. Diminutif employé pour nommer le FBI.

10.

Le jour entra par la fenêtre, Agatha cilla des yeux et s'étira. Milly n'était plus à côté d'elle.

Elle fit sa toilette, boucla son sac et se rendit à la réception où Poopsie Gallena l'accueillit avec un grand sourire.

– Elle prend son petit déjeuner, dit-elle en lui désignant le chemin. Vous voulez des œufs, du café, du thé ?

Ce qui faisait beaucoup de questions pour Agatha.

Elle emprunta un couloir étroit aux murs tapissés de vieilles photographies et suivit le rai de lumière qui passait par la porte ouverte de la salle à manger.

Milly s'y trouvait en compagnie d'Oncle Stinkwad. Elle avait une mine reposée et semblait d'humeur joyeuse.

– Votre amie me racontait que vous arriviez de Philadelphie, c'est une sacrée route que vous avez faite dans cette voiture, dit-il en se levant pour lui offrir sa chaise.

– Mon amie est très loquace le matin, grogna Agatha en s'asseyant.

– Impossible de battre Poopsie, répondit leur hôte, je vous laisse, vous aurez beau temps aujourd'hui.

Milly but une gorgée de café et lorgna Agatha, le visage dissimulé derrière sa tasse.

Poopsie arriva au milieu de ce silence. Elle servit son petit déjeuner à Agatha et se retira.

– Cesse de me regarder comme ça, si tu as quelque chose à dire, dis-le.

– Très bien, rétorqua Milly d'un ton sec. On oublie les tacos, l'arrêt à Santa Fe et nous filons à Frisco.

– Tu m'as fait une promesse et tu t'y tiendras.

– Et si je n'en ai plus envie ?

– Alors, tu me déposeras à la gare routière et tu iras où tu voudras.

– Et vous prétendez que je suis têtue.

Agatha repoussa son assiette et quitta la table.

– Je vais régler la note, je t'attends à la voiture.

*

Sous l'auvent du motel, Poopsie Gallena et Oncle Stinkwad agitaient les bras en signe d'au revoir alors que l'Oldsmobile partait en direction des montagnes.

Milly et Agatha quittèrent la route 66 pour emprunter la 104 qui grimpait au col.

Les lacets s'enchaînaient. Une heure plus tard, elles arrivèrent sur un haut plateau rocheux, aride et désertique. Pas une âme à cent lieues à la ronde, on ne voyait que poussière rougeoyante voltigeant au-dessus d'un ruban d'asphalte craquelé. De temps à autre, elles croisaient d'anciennes fermes laissées à l'abandon, quelques maisons en ruine, éparses au milieu de ce paysage aussi beau qu'inquiétant. Un pasteur qui vivait en ermite les salua de la main lorsqu'elles passèrent devant sa minuscule église qui n'avait plus accueilli de paroissiens depuis des lustres.

À l'extrémité ouest du plateau se dressaient de nouveaux sommets.

– Bientôt, dit Agatha, tu apercevras un petit sentier sur la gauche, prends-le.

– Pour aller où ?

– Pour redescendre directement vers Santa Fe. C'est un ancien chemin qui traverse le parc national, il se faufile entre deux cols, dans le temps, il menait à une mine abandonnée.

– Et qui vous dit qu'il est encore praticable ?

– Personne, mais tu as perdu le goût de l'aventure ? Au pire nous ferons demi-tour, au mieux, nous gagnerons deux bonnes heures.

– Comment connaissez-vous ce raccourci ? J'ai grandi dans la région et je n'en ai jamais entendu parler ?

– C'est marrant, vous avez vraiment tendance à prendre ceux qui vous ont précédés pour des gens qui ne savent rien à rien, des vieux schnoques démodés, et pourtant vous écoutez la musique que notre génération a inventée, vous chinez dans les brocantes à la recherche de vieilleries que nous aurions achetées dix cents et que vous payez mille fois ce prix, vous dépensez des fortunes pour des vêtements dont nous ne voulions même plus ; ce que j'ai pu voir dans les magasins où nous sommes entrées m'a sidérée.

– C'est l'effet vintage ! En tout cas, ça vous rajeunit beaucoup de parler comme ça !

– Je connais ce raccourci parce que j'ai vécu avant toi, et quand on se retrouve dans la clandestinité, on apprend des choses que les autres ignorent, comme par exemple, à franchir la frontière d'un État par des sentiers perdus ou se rendre d'une ville à une autre sans se faire voir ; ça te satisfait comme réponse ?