– Ils t'ont cru ?
– Pour qui me prends-tu ? Je n'ai même pas sourcillé quand ils ont montré ta photo.
– Ils avaient ma photo ?
– Oui, plusieurs en fait. Elles provenaient des caméras de surveillance de la pompe à essence, des agrandissements un peu flous, mais c'était bien toi.
– Et Betty m'a reconnue ?
– Oui, mais c'est quelqu'un de bien, elle non plus n'a rien dit, en tout cas, pas devant les fédéraux. Après leur départ, elle m'a demandé pourquoi j'avais menti et si on se voyait toujours.
– Qu'est-ce que tu as répondu ?
– Rien, que je préférais ne pas parler de ça, j'ai changé de sujet et elle n'a pas insisté.
– Et les fédéraux, qu'est-ce qu'ils ont fait ?
– Ils se sont promenés sur le campus, j'ai pensé les suivre, mais je ne voulais pas inquiéter Betty. Qu'est-ce qui se passe, Milly ? Je n'aime pas ça du tout ; si tu as des ennuis, je suis là, et ça me fait de la peine que tu ne m'aies rien dit. Tu sais que tu peux compter sur moi en toute circonstance, dis-moi où tu es et je viens te chercher.
– Ne t'inquiète pas, Jo, ce n'est pas moi qui ai des ennuis, mais ma passagère, c'est une longue histoire, je te raconterai tout dès que je serai rentrée.
– Quand ? Quand rentres-tu ? Je suis inquiet.
– Si je tarde, tu n'auras qu'à emmener Betty au cinéma, je suis certaine qu'elle ne demande que ça. Ne te soucie pas de moi, je te ferai signe quand j'arriverai à Philadelphie.
– Milly, ce n'est pas ce que tu crois, soupira Jo.
Mais Milly avait déjà raccroché
Lorsque son téléphone sonna quelques secondes plus tard, elle hésita avant de prendre l'appel.
– Je suis désolée, dit-elle, je crois que nous avons été coupés.
– Non, je ne crois pas, répondit Frank. En tout cas, ce n'était pas avec moi.
– J'allais t'appeler, répondit Milly dont les joues venaient de virer au pourpre.
Frank avait une voix des mauvais jours et semblait d'une humeur acariâtre.
– Où es-tu, Milly ?
– Je te l'ai dit, en route vers chez moi.
– Je croyais que chez toi c'était l'endroit où nous dormions ensemble.
– Ce n'est pas ce que je voulais dire, je parlais...
– Arrête de me mentir veux-tu, c'est blessant. Deux types sont venus hier au bureau me questionner à ton sujet.
Milly, blêmissante, se tourna vers Agatha qui la regardait à travers la vitrine.
– Des fédéraux ?
– Comment le sais-tu ? Ils te soupçonnent d'être en compagnie d'une fugitive et s'interrogent à ton sujet.
– Ils s'interrogent en quoi ?
– J'aurais préféré entendre « Quelle fugitive ? » ou « De quoi parles-tu ? ». Avec qui voyages-tu ?
– Ne me parle pas sur ce ton, Frank, je ne suis pas une gamine et je suis libre de faire ce que je veux. Moi, j'aurais préféré que tu sois inquiet au lieu de me faire la leçon.
– Mais je le suis depuis que tu es partie, et encore plus depuis la visite du FBI.
– Qu'est-ce qu'ils voulaient savoir ? répéta Milly en durcissant le ton.
– Ils craignent que tu sois retenue en otage et que tu ignores l'identité de la personne qui se trouve avec toi.
– Ils t'ont dit qui elle était ?
– Oui, une certaine Agatha Greenberg qui se serait évadée de prison. Maintenant, tu peux me dire depuis combien de temps tu me mens, je croyais que tu n'avais plus aucune famille ?
La question de Frank resta sans réponse car Milly venait de s'effondrer devant la vitrine du restaurant. Et alors que les passants accouraient pour lui porter secours, Agatha sortit en trombe et la prit dans ses bras pour la ranimer.
*
César, qui l'avait suivie, se proposa d'appeler une ambulance.
– Je ne crois pas que ce soit nécessaire, dit Agatha, elle rouvre les yeux.
D'un geste affectueux, elle épongea le front de Milly avec la serviette humide qu'avait apportée César.
– Tu reprends des couleurs, souffla-t-elle d'une voix douce. Ne t'inquiète pas, tu as fait un petit malaise. Il faisait frais dans la salle et très chaud dehors. Ce n'est rien, tu essaieras de te relever quand tu t'en sentiras la force.
Milly secoua la tête et repoussa la main d'Agatha.
– Ça va, dit-elle.
César l'aida à se redresser et la soutint, lui faisant faire quelques pas.
– Je suis désolée, lui dit-elle.
– Il n'y a pas de quoi, mais tu nous as fait peur. Tu attends un heureux événement ?
– Non, c'est juste un coup de chaleur, je crois que j'ai un peu abusé de ta cuisine.
– Rentrons, tu vas te reposer au frais.
Agatha se tenait tout près d'elle. Elle lui tendit la main, mais Milly l'ignora et se laissa escorter par César.
Elles restèrent assises un long moment dans la salle, burent une menthe fraîche et sucrée dont César avait assuré qu'il s'agissait du meilleur des remontants. Une fois réhydratée, tout irait mieux.
La potion de César avalée et la fraîcheur de la salle aidant, le visage de Milly retrouva bientôt sa teinte rosée.
– C'est passé, dit-elle, nous pouvons y aller.
– Tu en es certaine ? demanda Agatha.
Milly ne lui répondit pas, elle se leva, embrassa le patron, lui fit la promesse de ne plus laisser passer autant de temps avant de revenir et sortit.
Agatha, intriguée, remercia César et la suivit.
– Tu devrais refermer la capote, dit-elle en prenant place à bord de l'Oldsmobile, le soleil cogne fort, tu as peut-être attrapé une petite insolation.
– Mon malaise n'avait rien à voir avec la chaleur.
– C'est ce coup de téléphone qui t'a mise dans cet état ?
– Oui, lâcha Milly, le visage crispé.
– Qui était-ce ?
– Jo, il a reçu hier la visite des fédéraux, ils sont à nos trousses.
– Ce n'est pas une surprise, il fallait bien que cela arrive, dit Agatha en soupirant.
– Ils savent qui je suis, ils avaient même ma photo. C'est un miracle que les flics ne nous aient pas encore arrêtées, ma voiture ne passe pas inaperçue.
– Les fédéraux n'offriraient jamais à une police locale le crédit de mon arrestation. Les prisonniers qu'ils ont fait condamner leur appartiennent de droit, et puis nous sommes une proie facile, ce n'est pour eux qu'une question de temps.
Milly sortit son téléphone de sa poche et le jeta par la vitre sous le regard éberlué d'Agatha.
– Ce n'est pas la peine de leur faciliter la tâche, dit-elle avec froideur.
– Je te donnerai de quoi t'en racheter un autre et je crains que nous ne devions trouver un véhicule plus anonyme si nous voulons arriver jusqu'à la frontière.
– Parce que vous avez enfin changé d'avis ?
– San Francisco me semble désormais hors d'atteinte. Tant pis pour moi, j'irai contempler l'océan depuis la côte mexicaine.
Milly se dirigea vers la sortie de la ville.
– C'est en apprenant que les fédéraux nous traquaient que tu as fait ce malaise ?
Milly resta silencieuse, les yeux rivés sur la route, fuyant le regard d'Agatha.
– Qu'est-ce qui ne va pas ? Jo t'a dit quelque chose d'autre ?
– Qu'il était en compagnie de Betty Cornell quand les feds lui ont rendu visite.
– Qui est cette Betty ?
– Une fille dont il était fou d'amour au collège. Enfin, je dis une fille mais il paraît que c'est une femme, maintenant.