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– Tu aurais dû choisir cette carrière plus tôt, nous aurions gagné du temps.

Le silence s'installa à nouveau tandis que chacun soutenait le regard de l'autre.

– Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? demanda Agatha.

– Je vais te ramener là-bas, et si tu le veux bien, je viendrais t'y chercher le jour où tu sortiras.

– Ce n'est pas si simple, dit Agatha.

– Je m'en doutais, j'avais une petite chance, je l'ai tentée.

– Je ne parlais pas de moi. Cette nuit que tu as passée avec ma sœur s'est prolongée au-delà de ce que tu penses.

– Je te jure que non.

– Elle s'est prolongée durant trente ans et se prolonge encore.

– Mais qu'est-ce que tu racontes ?

– Elle est tombée enceinte de toi. C'est parce qu'elle portait ton enfant que je me suis livrée à sa place.

Agatha observa Tom. Il la regardait, blême, la bouche tremblante et les yeux embués. Si Agatha s'était demandé au cours de ces années s'il était au courant, elle avait désormais la réponse, et cet instant fut pour elle une délivrance bien plus grande que de sortir de prison.

– Je sais, dit-elle, c'est un gâchis d'une cruauté inouïe, mais ma sœur était assez douée en ce domaine.

– C'est une fille ou un garçon ? balbutia Tom.

– Tu as une préférence ? répliqua Agatha au bord de l'ironie.

Tom fut incapable de répondre. Pour la troisième fois en quelques jours, il s'avoua que, sous l'apparence d'un homme qui n'avait peur de rien, s'en cachait un autre, vulnérable.

Agatha fit un pas vers lui et Tom fut troublé de la sentir si forte.

– Tu vas prendre ton courage à deux mains, descendre cette colline et te présenter à elle.

– C'était elle qui était à tes côtés, tout à l'heure ?

– Mon pauvre Tom, tu en perds tes facultés. Je ne me moque pas, je trouve cela plutôt touchant et rassurant. Ne lui dis rien du secret que je t'ai confié au sujet de sa mère et moi. Efforce-toi d'être à la hauteur du père dont elle a rêvé. Quand tu lui auras parlé, dis-lui de partir, que je ne reviendrai pas, je ne suis pas douée pour les adieux. Mais toi, promets-lui de la revoir et promets-moi que tu le feras. Elle t'attend depuis trente ans, et je suis bien placée pour savoir ce qu'il a dû lui en coûter de chagrins et de nuits blanches.

Agatha prit la main de Tom. Son visage n'était que tendresse mêlée de regrets. Des larmes apparaissaient au bord de ses paupières.

– Je t'attendrai ici, ne crains rien, je n'ai pas l'intention de m'enfuir, je ne l'ai jamais eue. J'espérais seulement forcer un peu le destin. Maintenant que c'est chose faite, je n'ai nulle part où aller.

*

Lorsque Tom prit place dans la voiture, il n'eut besoin de prononcer aucun mot pour que Milly comprenne.

Cet homme qui la détaillait en silence était presque son propre reflet, ils avaient les mêmes yeux, la même bouche et cette même fossette au menton... Elle sut instantanément. Dans le brouillard qui l'enveloppait, elle crut réentendre la voix d'Agatha lui chuchoter à l'oreille : si je ne t'ai rien dit tout au long de ce voyage, c'était parce que je ne voulais pas évoquer une promesse que je m'étais faite avant d'être certaine de pouvoir la tenir.

Ils s'observèrent longuement, le regard humide et les premières paroles de Tom furent pour lui dire d'une voix tremblante :

– Je ne savais pas que tu existais.

C'était une drôle d'entrée en matière, Milly ne s'attendait pas à cela. Pour être honnête, elle ne s'attendait à rien du tout et encore moins à se trouver dans sa voiture en compagnie d'un inconnu qui était son père.

Elle non plus ne savait pas quoi dire, elle ne savait même pas interpréter l'émotion qui la submergeait. La seule chose dont elle était consciente était ce besoin impérieux et insatiable de regarder cet homme. Son front, sa nuque, sa pomme d'Adam saillante, ses mains fortes, comme si elle voulait absorber son être tout entier. Elle se demanda s'il était tel qu'elle se l'était imaginé, soir après soir en cherchant le sommeil, matin après matin en marchant seule sur le chemin de l'école, et elle réalisa que dans cet espoir immense qui l'avait occupée durant tant d'années, elle n'avait jamais réussi à lui inventer un visage. Son père n'avait été qu'une présence qu'elle invoquait à ses côtés, une absence à laquelle elle avait confié ses secrets, ses déceptions, ses chagrins comme ses joies, ses échecs et ses victoires. Maintenant qu'il se trouvait face à elle, elle se sentait incapable de lui dire quoi que ce soit d'intelligent et les premiers mots qui lui vinrent à l'esprit, bien que nécessaires, lui parurent dénués de tout intérêt.

– Je m'appelle Milly.

Tom sourit un peu gauchement et finit par répondre :

– Tom, Tom Bradley. Tu peux choisir, Tom ou Brad, c'est comme tu veux, je suis habitué aux deux. Je suppose qu'il est un peu tard pour utiliser « papa ».

Puis il se frotta le visage, se disant qu'il aurait aimé être rasé de près en une telle occasion, être vêtu d'une chemise plus propre, d'une veste digne de ce nom au lieu de son vieux blouson, on ne rencontrait pas sa fille pour la première fois tous les jours, et il ajouta :

– Peut-être qu'avec le temps, qui sait...

– Oui, qui sait, enchaîna Milly à une vitesse qui la surprit elle-même.

– Tu es sacrément jolie, lâcha-t-il poliment.

– Ma mère était très belle, j'ai eu de la chance.

– C'est vrai, répondit Tom, embarrassé.

– Vous n'êtes pas mal non plus, ajouta-t-elle timidement.

– Ça, je n'y crois pas beaucoup, mais si tu le dis, je vais te faire confiance.

Ils échangèrent un sourire gêné, puis ils se turent et s'observèrent à nouveau.

– C'est très courageux, ce que tu as fait. Tu as réussi à me semer, peu de gens peuvent se vanter d'un tel exploit.

– On dit que la pomme ne tombe jamais très loin de l'arbre, répliqua Milly du tac au tac.

– C'est vrai, j'ai déjà entendu ça, grommela Tom. Il n'empêche qu'il faudra un jour que tu m'expliques comment tu t'es débrouillée.

– J'étais en bonne compagnie. Je ne veux pas vous vexer, mais ce n'était pas si compliqué, il suffisait de choisir les bonnes routes et d'être imprévisible.

– En effet, c'est une bonne méthode. Tu es quelqu'un d'imprévisible ?

– Depuis quelques jours, j'apprends à le devenir.

Tom passa la main sur le tableau de bord et se tourna pour jeter un œil à la banquette arrière.

– Ça me fait quelque chose d'être assis dans cette voiture. Ce n'est pas la première fois.

– Je sais, répondit Milly.

Et le silence reprit ses droits.

– Agatha, vous l'aimiez ?

– Ta mère ?

– Mais non ! Ma mère s'appelait Hanna ; je parle d'Agatha, ma tante !

Tom sembla déconcerté et se rappela soudain l'échange des prénoms.

– Oui, je l'aimais, et je n'ai jamais cessé de penser à elle. Je ne sais pas comment t'expliquer cela, mais à certains moments de sa vie, on n'y voit pas très clair et on peut passer à côté de la plus belle chance qui vous soit offerte. Le pire, c'est que l'on ne s'en rend même pas compte, enfin pas tout de suite. Je crois que j'ai gâché pas mal de choses et je crois aussi que j'ai passé le reste de mon existence à faire semblant de ne pas y penser. Si j'avais su que j'avais une fille, tout aurait été différent.

– Moi, je n'ai jamais douté que j'avais un père.

– Tu pensais parfois à moi ?

– Au point que je ne saurais quoi vous dire aujourd'hui, sans avoir l'impression que vous l'ayez déjà entendu.

– Comme quoi par exemple ?