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– J'allais te demander la même chose, répondit Agatha. Nous nous sommes croisés pour la première fois au cours d'une manifestation qui avait dégénéré. Max avait reçu un coup de matraque qui lui avait explosé la jambe ; il pissait le sang, le flic s'apprêtait à le frapper de nouveau, et si je ne m'étais pas interposée, je pense que Max y serait passé. J'ai décoché un coup de pied au policier, suffisamment fort pour lui faire perdre l'équilibre. Ensuite j'ai entraîné Max vers une ruelle. Une vraie connerie, parce que la ruelle en question était une impasse. Si le flic nous avait suivis, on était bons tous les deux. Ce jour-là, nous avons eu de la chance. Nous sommes restés cachés derrière des poubelles. Moi, j'appuyais sur la plaie pour empêcher Max de se vider de son sang, et lui, pour jouer au dur, n'arrêtait pas de me dire des âneries, assez drôles d'ailleurs. C'est comme ça que nous avons sympathisé. Quand les choses se sont calmées, je l'ai emmené se faire soigner. Voilà, tu sais tout.

– Il n'a jamais voulu me dire pourquoi vous aviez été condamnée.

– Alors, changeons de sujet. À toi, maintenant.

– J'avais besoin d'un avocat, des amis m'avaient recommandé Max, ses honoraires n'étaient pas exorbitants et on le disait compétent dans son domaine.

– Quel domaine ?

– Les affaires civiles, contrats de mariage, divorces, successions.

– Et en ce qui te concernait ?

– J'allais me marier.

– Et tu as fini dans son lit ? C'est fortiche.

– La vie est pleine de surprises. Quand je suis entrée dans son bureau, nos regards se sont croisés, il y a eu comme un flottement dans l'air. En repartant, je ne savais plus du tout où j'en étais.

– À la rédaction de ton contrat de mariage ! Tu parles d'un trouble.

– De mon côté, oui, concéda Helen.

– Pas du sien ?

– Les hommes sont parfois longs à la détente. Il a fallu que je lui fasse reprendre dix fois sa copie avant qu'il me demande si j'étais vraiment disposée à me marier. Je lui ai répondu que tout dépendait avec qui. Là, il a enfin compris.

– Je te l'ai dit, Max n'est pas la témérité incarnée, mais il a d'autres qualités.

– Avec vous, c'était différent ?

– Mais qui t'a mis cette idée en tête ? Je te le redis, nous étions juste des amis.

Helen fouilla dans son sac et sortit un Polaroid qu'elle posa en évidence sur le tableau de bord. Max et Agatha s'embrassaient, allongés torse nu sur une pelouse.

– Des amis très proches ! siffla Helen.

Agatha jeta un coup d'œil furtif à la photo avant de porter de nouveau son regard sur la route.

– C'est Vera qui a pris cette photo, elle me rappelle des jours heureux. Toute la bande avait passé l'après-midi dans Central Park à refaire le monde. On avait pas mal fumé aussi, et qu'est-ce qu'on avait ri. Où as-tu trouvé ça ?

– Dans les affaires de Max, il en avait toute une collection.

– Il aurait dû les brûler.

– Je l'ai fait pour lui, il en a été fou de rage et ne m'a plus adressé la parole pendant deux semaines.

– Ton mariage avorté, c'était il y a longtemps ?

– À la fin de l'été, Max et moi fêterons nos dix ans.

– Il t'a cueillie sur l'arbre, tu avais quel âge ?

– À peu près le même que vous sur cette photo, vingt-deux ans.

– Mais lui bien plus à ce moment-là, et c'est probablement ce qui t'a séduite. Tu me crains à ce point ?

– Qu'est-ce que vous voulez dire ?

– Max est au courant que nous sommes toutes les deux dans cette voiture ?

– Évidemment.

– Mais ta générosité et ton empressement à m'aider dans ma fuite ne sont pas étrangers au fait que tu craignais ma présence ici.

– Peut-être, répondit Helen.

– Tu lui as interdit de venir, n'est-ce pas ?

– On n'interdit rien à Max, je le lui ai demandé et il a accepté.

– Donc, il n'y avait pas de voiture de flics devant chez vous ce matin.

– Non, avoua Helen.

– Eh bien, tu vois, c'est la première chose que tu dis depuis tout à l'heure qui me concerne, le reste ne regarde que vous. Je vais te donner un conseil, bien que tu ne m'aies rien demandé. Essaye de l'aimer au lieu de laisser ta jalousie le détester. Personne n'appartient à personne. Rends-le heureux et tu le garderas. Maintenant, dépose-moi n'importe où en ville et file le rejoindre.

– C'est vous qui allez me déposer quelque part, je vous confie la voiture, ce sont ses instructions.

– C'est son argent ou le tien dans cette enveloppe ?

– Le sien.

– Alors d'accord.

– Nous croiserons bientôt un centre commercial, vous m'y laisserez sur le parking et je rentrerai en taxi. Quant à vous, Max a programmé sur le GPS les coordonnées d'un motel en dehors de la ville, vous pourrez y passer la nuit.

– Et tu peux me dire ce qu'est un GPS ?

Helen lâcha un rire.

– Je vais vous montrer.

Dix minutes plus tard, Agatha s'arrêta à l'endroit que lui avait indiqué sa passagère. Helen descendit de la voiture et se pencha à la portière.

– Je me suis souvent demandé si j'aurais aimé faire partie de votre bande, je n'ai jamais trouvé la réponse. Voilà mon numéro de portable, c'est une ligne sans abonnement, elle est anonyme. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas. Je vous souhaite bonne chance.

Agatha n'avait aucune idée de ce qu'était une ligne sans abonnement, mais elle prit le papier que lui tendait Helen.

– Merci à vous deux. Dis à Max que je n'oublierai pas et que nous sommes quittes. Demain, je te téléphonerai pour te dire où récupérer la voiture, après, tu n'entendras plus parler de moi.

*

Agatha reprit la route. Quelques miles plus loin, elle se rangea sur le bas-côté, vida le barillet du revolver, n'y laissant qu'une balle, et jeta les autres par la vitre avant de redémarrer. Chaque fois que la voix du navigateur lui indiquait la direction à suivre, elle sursautait et lui lançait une volée d'injures, mais quand elle arriva devant le motel, elle ne put s'empêcher de la remercier, comme elle l'aurait fait en s'adressant à quelqu'un.

Elle régla sa chambre en espèces ; une chambre impersonnelle à souhait, mais propre. Il y avait une baignoire dans la salle de bains, si basse qu'il lui faudrait se plaquer au fond pour que l'eau recouvre son corps.

Elle se changea, enfila le pull-over emprunté à Helen et ressortit pour aller dîner. Elle n'avait dans le ventre qu'un petit déjeuner avalé en milieu d'après-midi et il lui fallait reprendre des forces. Elle traversa la route pour rejoindre le restaurant, sur le trottoir d'en face.

Elle supposa qu'un avis de recherche avait été lancé. Sa tête figurerait le lendemain en première page des journaux, peut-être l'avait-on déjà montrée à la télévision. Un peu fébrile à cette idée, elle entra dans la salle où régnait une odeur de graillon.

Personne ne lui prêta attention. Les assiettes débordaient de nourriture. Elle prit place dans un box et fit signe à la serveuse qui lui apporta le menu.

Elle rêvait d'un bon repas et s'en offrit un gargantuesque, allant jusqu'à commander une seconde part de gâteau au chocolat.

– Vous ne manquez pas d'appétit, releva la serveuse en lui servant un café.

– Vous savez où je pourrais acheter une carte de la région ?

– Vous arrivez d'où ?

– De la côte Ouest, mentit Agatha, même si ce n'était, à trente années près, qu'un demi-mensonge.

– Vous devriez pouvoir trouver ça à la station-service, elle se trouve un peu plus bas sur l'avenue. Vous dormez au Flamingo, n'est-ce pas ?

– Le Flamingo ?