— Si vous voulez gifler quelqu’un, c’est elle qu’il faut gifler ! répondit Breane, postillonnant de rage. Reine Morgase ! Elle nous enverra tous aux galères, moi, vous, mon Lamgwin et son cher Tallanvor, parce qu’elle n’a même pas autant de tripes qu’une souris !
La porte s’ouvrit brusquement, livrant passage à Tallanvor et mettant fin à sa diatribe. Personne n’allait crier devant lui. Lini se mit à inspecter la manche de Morgase, comme pour prévoir un raccommodage, tandis que Maître Gill et Lamgwin entraient derrière Tallanvor. Breane afficha un sourire éclatant et lissa ses jupes. Les hommes ne remarquèrent rien, naturellement.
Morgase nota beaucoup de choses. Pour commencer, Tallanvor avait une épée à la ceinture, comme Maître Gill, et même Lamgwin, mais la sienne était courte. Elle avait toujours eu l’impression qu’il préférait ses poings à n’importe quelle arme. Avant qu’elle ait eu le temps de leur demander où ils les avaient trouvées, le petit homme maigrichon qui formait l’arrière-garde referma soigneusement la porte derrière lui.
— Majesté, dit Sebban Balwer, pardonnez l’intrusion.
Même son salut et son sourire semblaient secs et précis ; il regarda alternativement Morgase et les deux femmes, et Morgase comprit que, même si les trois hommes n’avaient pas remarqué le changement d’atmosphère, l’ancien secrétaire de Pedron Niall l’avait perçu.
— Je suis surprise de vous voir, Maître Balwer, dit-elle. J’ai appris que vous avez eu un léger différend avec Eamon Valda.
Ce qu’elle avait entendu, c’est que Valda avait dit que, s’il posait jamais les yeux sur Balwer, il le ferait passer par-dessus les remparts de la Forteresse à grands coups de pied. Balwer eut un sourire pincé ; il savait ce qu’avait proféré Valda.
— Il a un plan pour nous faire sortir d’ici, intervint Tallanvor. Aujourd’hui. Tout de suite.
Il la dévisagea, mais pas comme un sujet regarde sa reine.
— Nous acceptons son offre, ajouta-t-il.
— Comment ? dit-elle lentement, s’obligeant à raidir ses jambes pour se tenir droite.
Quelle aide pouvait leur apporter ce maigrichon collet monté ? L’évasion. Elle avait grand besoin de s’asseoir, mais elle ne céderait pas à son envie, pas avec Tallanvor qui la regardait de cette façon. Bien sûr, elle n’était plus sa reine maintenant, mais il ne le savait pas. Une autre question lui vint à l’idée.
— Pourquoi, Maître Balwer ? Loin de moi l’idée de refuser votre aide, mais pourquoi risquer votre vie ? Ces Seanchans vous le feront regretter s’ils s’en aperçoivent.
— J’ai fait mes plans avant leur arrivée, dit-il d’un ton mesuré. Il me semblait… imprudent… de laisser la Reine d’Andor aux mains de Valda. Considérez que c’est ma façon de lui rendre la monnaie de sa pièce. Je sais que je ne suis pas imposant, Majesté… – il toussota derrière sa main, en un réflexe d’auto-dénigrement – … mais le plan marchera. En fait, ces Seanchans m’ont facilité les choses ; sans eux, je n’aurais pas été prêt avant des jours. Pour une cité récemment conquise, ils accordent une liberté remarquable à quiconque accepte de prêter leur Serment. Moins d’une heure après le lever du soleil, j’ai obtenu un laissez-passer me permettant de quitter Amador avec un maximum de dix personnes ayant juré. Ils croient que j’ai l’intention d’aller dans l’Est acheter du vin et des chariots pour le transporter.
— Ce doit être un piège, dit-elle avec amertume.
Mieux valait un saut par la fenêtre que tomber dans une trappe.
— Ils ne vous permettront pas de précéder leur armée pour répandre la nouvelle de leur invasion.
Balwer pencha la tête de côté, et il se mit à se frictionner les mains, puis il s’arrêta brusquement.
— En vérité, j’y ai pensé, Majesté. L’officier qui m’a donné le laissez-passer m’a dit que ça n’avait pas d’importance. Voici ses propres paroles : « Racontez à qui vous voulez ce que vous avez vu, et faites-leur savoir qu’ils ne peuvent pas nous résister. Vos pays le sauront bien assez tôt de toute façon. » Ce matin, j’ai vu plusieurs marchands prêter le Serment, puis partir avec leurs chariots.
Tallanvor se rapprocha d’elle. Trop près. Elle sentait presque son haleine. Elle devinait son regard posé sur elle.
— Nous acceptons son offre, lui murmura-t-il. Même si je dois vous ligoter et vous bâillonner, je crois qu’il réussira quand même. Ce petit homme m’a l’air plein de ressources.
Elle soutint son regard sans ciller. La fenêtre ou… une chance. Si Tallanvor avait tenu sa langue, elle aurait dit plus facilement :
— J’accepte avec gratitude, Maître Balwer.
Mais elle le prononça quand même.
Elle s’écarta, comme pour voir Balwer sans avoir à s’étirer le cou pour le regarder derrière Tallanvor. C’était toujours troublant d’être si près de lui. Il était trop jeune.
— Par quoi commencer ? Je doute que les soldats qui gardent la porte acceptent votre laissez-passer pour nous.
Balwer inclina la tête, comme reconnaissant le bien-fondé de ces paroles.
— Je crains qu’il ne leur arrive un accident, Majesté.
Tallanvor remua son épée dans son fourreau, et Lamgwin fit craquer ses doigts comme le lopar montrait ses griffes.
Elle était toujours sceptique, même après qu’ils eurent empaqueté ce qu’ils pouvaient emporter, et que les deux Tarabonais furent fourrés sous son lit. À la porte principale, retenant de la main son cache-poussière en lin qui fermait mal à cause du balluchon qu’elle avait sur le dos, elle se voûta, les mains sur les genoux comme le lui avait montré Balwer, pendant qu’il affirmait aux gardes qu’ils avaient tous juré d’obéir et servir. Elle cherchait un moyen de ne pas se faire prendre vivante. C’est seulement quand ils sortirent d’Amador, passés les derniers gardes, sur les chevaux que Balwer leur avait trouvés et qui les attendaient, qu’elle commença à y croire. Naturellement, Balwer espérait sans doute une forte récompense pour avoir sauvé la Reine d’Andor. Elle n’avait dit à personne que c’était fini sans retour ; elle savait qu’elle avait prononcé les paroles irrémédiables, et personne d’autre n’avait besoin de l’apprendre. Il était vain de les regretter. Maintenant, elle verrait quel genre de vie elle pouvait mener sans un trône. Une vie loin d’un homme qui était beaucoup trop jeune et beaucoup trop troublant.
— Pourquoi votre sourire est-il si triste ? demanda Lini, serrant la bride à sa jument étique.
L’animal paraissait mangé aux mites. Le bai de Morgase ne valait pas mieux, de même que tous les autres. Les Seanchans avaient peut-être accepté de laisser sortir Balwer avec son laissez-passer, mais pas avec des montures décentes.
— Nous avons un long chemin devant nous, lui dit Morgase, talonnant son cheval derrière Tallanvor en un semblant de trot.
27
Être seul
Glissant le manche de sa hache dans la boucle de ceinture opposée à son carquois, Perrin prit son grand arc détendu dans le coin, jeta ses fontes sur son épaule et quitta les appartements qu’il avait partagés avec Faile sans un regard en arrière. Ils y avaient été heureux – la plupart du temps. Il ne pensait pas y revenir jamais. Parfois, il se demandait si avoir été comblé quelque part avec Faile signifiait qu’il ne retournerait jamais en ce lieu. Il espérait que non.
Les domestiques qu’il vit dans les couloirs du palais étaient tout en noir ; peut-être Rand l’avait-il ordonné, ou peut-être les domestiques avaient-ils adopté ce ton de leur propre chef. Ils étaient mal à l’aise sans livrée, comme s’ils ne se sentaient pas à leur place, et le noir leur avait paru une bonne couleur distinctive pour Rand, à cause des Asha’man. Ceux qui voyaient Perrin détalaient à toutes jambes, sans révérences ni courbettes. L’odeur de la peur dériva jusqu’à lui.