Il grimaça, donnant l’impression que Taim ne s’était pas montré très indulgent même alors.
— Nous pensons que c’est un peu comme le lien entre Aes Sedai et Lige. Parmi nous, un sur trois est marié ; enfin, c’est à peu près la proportion de femmes qui sont restées au lieu de s’enfuir quand elles ont appris ce qu’étaient leurs maris. Comme ça, quand on est séparés, on sait qu’elle va bien et elle sait qu’on va bien. C’est un réconfort de savoir sa femme en sécurité.
— C’est bien vrai, dit Perrin.
Qu’est-ce que Faile mijotait avec ces imbéciles ? Elle chevauchait Hirondelle maintenant, et les autres l’entouraient, levant les yeux vers elle. Il la croyait fort capable de se lancer elle-même dans cet absurde ji’e’toh.
Seonid et Masuri se glissèrent derrière les derniers hommes des Deux Rivières, avec les trois Liges qu’elles avaient à elles deux, les Sagettes sur les talons, ce qui n’était pas une surprise. Elles étaient là pour surveiller les Aes Sedai. Seonid rassembla ses rênes pour se remettre en selle, mais Edarra dit quelque chose à voix basse, montrant un gros chêne noueux, et les deux Aes Sedai la regardèrent, tournant la tête à l’unisson, puis se consultèrent du regard, et se rendirent près de l’arbre, conduisant leurs montures par la bride. La vie serait beaucoup plus Facile si ces deux-là étaient toujours aussi dociles – enfin, dociles, pas exactement : le cou de Seonid était raide comme un bâton.
Après ça vinrent les chevaux de remonte, attachés dix par dix, sous l’œil vigilant de palefreniers de Dobraine, censés savoir ce qu’ils faisaient. Machinalement, Perrin chercha Stayer du regard, mené seul par la longe ; la femme qui s’occupait de lui avait intérêt à être compétente. Un grand nombre de charrettes de ravitaillement à grandes roues passa ensuite, les cochers tirant les chevaux et criant comme s’ils craignaient que le portail ne se referme sur eux – un grand nombre de charrettes, parce qu’elles avaient une capacité moindre que les chariots, et parce que ces derniers et leurs attelages étaient trop grands pour passer par ce portail. Il semblait que Neald et Grady ne pouvaient pas créer des portails aussi grands que Rand ou Dashiva.
Quand la dernière charrette fut enfin passée, cahotant sur ses essieux grinçants, Perrin envisagea de refermer immédiatement le portail, mais c’était Neald qui le maintenait ouvert, et il était toujours de l’autre côte, au Cairhien. Un instant après, il était trop lard.
Berelain passa, conduisant une jument aussi blanche qu’Hirondelle était noire, et il remercia la Lumière que sa robe de cheval grise fût fermée jusqu’au menton. Par contre, à partir de la taille, la robe était aussi moulante que toutes les robes tarabonaises. Perrin gémit. Avec elle venaient Nurelle et Bertain Gallenne, le Seigneur-Capitaine de ses Gardes Ailés, grisonnant et borgne, qui arborait son cache-œil comme un autre une plume à son chapeau. Puis ce furent les Gardes Ailés eux-mêmes, en armure rouge, au nombre de neuf cents et plus. Nurelle et tous ceux qui avaient combattu aux Sources de Dumaï avaient un cordon jaune noué en haut du bras gauche.
Montant sur sa jument, Berelain se mit à l’écart avec Gallenne, pendant que Nurelle mettait les Gardes Ailés en formation au milieu des arbres. Il devait y avoir une cinquantaine de toises et des arbres entre elle et Faile, mais elle se plaça de telle sorte qu’elles pouvaient se dévisager mutuellement, avec le visage tellement inexpressif que Perrin en eut la chair de poule. Mettre Berelain à l’arrière-garde, aussi loin que possible de Faile, lui avait paru une bonne idée, mais il devrait affronter la situation tous les soirs. Que Rand soit réduit en cendres !
Puis Neald surgit du portail, caressant sa moustache ridicule et se pavanant à l’intention de quiconque le regarderait. Personne ne regarda, et il monta sur son cheval, l’air mécontent.
S’étant remis en selle, Perrin gravit une petite élévation de terrain. Tous ne pouvaient pas le voir à cause des arbres, mais il suffisait que tous puissent l’entendre. Une ondulation parcourut la foule quand il s’immobilisa, tous se déplaçant pour mieux voir.
— Comme le savent les yeux-et-oreilles de tous à Cairhien, j’ai été banni, la Première de Mayene rentre chez elle, et vous avez tous disparu comme le brouillard sous le soleil.
À sa surprise, ils se mirent à rire. Ils acclamèrent « Perrin Les-Yeux-d’Or », et pas seulement ceux des Deux Rivières. Il attendit que le silence se fasse, ce qui prit un moment. Faile ne cria ni ne rit, non plus que Berelain. Chacune opina ; chacune refusant de croire qu’il avait l’intention d’en dire autant. Puis elles se virent, et leurs têtes branlantes s’immobilisèrent, comme piégées dans l’ambre. Elles n’aimaient pas être d’accord. Et ce fut sans surprise que leurs yeux pivotèrent vers lui avec une expression identique. Aux Deux Rivières, un vieux dicton affirmait que « c’est toujours la faute d’un homme », mais le sens dépendait de la façon de le dire et des circonstances. Pour sa part, il avait appris que les femmes sont supérieures à quiconque dans un domaine : apprendre à un homme à soupirer.
— Certains d’entre vous se demandent peut-être où nous sommes et pourquoi, poursuivit-il quand le silence revint, rompu de quelques rires discrets. Nous sommes au Ghealdan.
Murmures révérenciels, et peut-être incrédules à l’idée d’avoir franchi quinze cents miles ou plus en un seul pas.
— La première chose que nous ayons à faire, c’est de convaincre la Reine Alliandre que nous ne sommes pas une armée d’invasion.
Berelain était censée négocier avec Alliandre, et Faile allait le lui faire payer cher.
— Puis nous irons trouver un homme qui se fait appeler le Prophète du Seigneur Dragon.
Cela non plus n’aurait rien d’un plaisir ; Masema n’était pas affable avant de perdre la raison.
— Ce Prophète a causé quelques problèmes, mais nous lui ferons savoir que Rand al’Thor ne veut pas qu’on le suive par peur, et nous les accepterons, lui et ses partisans s’ils veulent revenir au Seigneur Dragon.
Et au besoin, nous lui ferons une peur bleue pour qu’il revienne, pensa-t-il avec ironie.
Ils acclamèrent, riant et vociférant qu’ils ramèneraient de force ce Prophète à Cairhien et au Seigneur Dragon, au point que Perrin espéra que cet endroit était encore plus loin de tout village qu’il était censé l’être. Même les cochers et les palefreniers se joignirent à l’excitation générale. De plus, il pria que tout se passe bien et vite. Plus tôt il mettrait autant de distance que possible entre Berelain d’une part, lui et Faile d’autre part, mieux ce serait. Pas de surprises, voilà ce qu’il désirait pour leur voyage vers le sud. Il était ta’veren, et il était temps que ça lui serve à quelque chose.
28
Pain et fromage
Mat sut qu’il aurait des problèmes dès qu’il emménagea au Palais Tarasin. Il aurait dû refuser. Juste parce que ces maudits dés qui roulaient ou s’arrêtaient dans sa tête ne signifiaient pas qu’il était obligé de faire quelque chose ; généralement, quand ils cessaient de tourner, il était trop tard pour faire marche arrière. Le problème, c’est qu’il voulait savoir pourquoi. Avant longtemps, il regretta de n’avoir pas pris sa curiosité à la gorge pour l’étrangler.
Après le départ d’Elayne et de Nynaeve, quand il put toucher ses pieds sans que sa tête se sépare de son corps, il fit annoncer à ses hommes la nouvelle du déménagement. Personne ne sembla voir les inconvénients de la situation. Il voulait simplement les y préparer, mais en vain.
— Parfait, mon Seigneur, murmura Nerim en lui enfilant une botte. Mon Seigneur aura enfin des appartements convenables.