— Vous demandez beaucoup, marmonna Harine avec amertume. Nous avons entendu parler de ces Seanchans, qui viennent des îles des Morts, semble-t-il, dont aucun vaisseau ne revient. Certains de nos vaisseaux ont rencontré les leurs. Ils se servent du Pouvoir Unique comme d’une arme. Vous exigez davantage que vous ne croyez, Coramoor.
Pour une fois, elle ne fit pas une pause après le titre.
— Quelque sombre maléfice est descendu sur l’Océan d’Aryth. Aucun de nos vaisseaux n’en est revenu depuis bien des mois. Ceux qui font voile vers l’ouest disparaissent.
Rand se sentit frissonner. Il tourna dans sa main le Sceptre du Dragon, composé d’une partie de lance seanchane. Pouvaient-ils être déjà revenus ? Ils avaient été repoussés une fois, à Falme. Il conservait cette pointe de lance pour lui rappeler qu’il y avait plus d’ennemis dans le monde que ceux qu’il pouvait voir, mais il avait été persuadé qu’il faudrait des années aux Seanchans pour se remettre de cette défaite, repoussés à la mer par le Dragon Réincarné, et les héros morts rappelés par le Cor de Valère. Le Cor était-il toujours à la Tour Blanche ? Il savait que c’était là qu’on l’avait apporté.
Soudain, il ne supporta pas plus longtemps le confinement de la cabine. Il tripota le loquet de l’accoudoir, qui refusa de s’ouvrir. Serrant les mains sur le bois lisse, il arracha l’accoudoir d’un geste convulsif, le réduisant en miettes.
— Nous sommes convenus que le Peuple de la Mer me servira, dit-il en se levant.
Le plafond bas l’obligea à se pencher, lui donnant l’air menaçant. La cabine sembla plus petite.
— S’il y a autre chose à décider pour votre Marché, Merana et Rafela verront cela avec vous.
Sans attendre la réponse, il pivota vers la porte, où Dashiva semblait marmonner entre ses dents.
Merana l’y rejoignit, l’attrapa par la manche, et dit vivement à voix basse :
— Mon Seigneur Dragon, il serait préférable que vous restiez. Vous avez vu ce qu’a déjà obtenu le simple fait que vous soyez ta’veren. Si vous restez, je crois qu’elle continuera à révéler ce qu’elle veut cacher, et nous donnera son accord avant que nous lui consentions rien.
— Vous êtes de l’Ajah Grise, dit durement Rand. Négociez. Dashiva, suivez-moi.
Sur le pont, Rand respira à pleins poumons. Au-dessus de sa tête, le ciel sans nuages était ouvert. Ouvert.
Il lui fallut un moment pour remarquer Bera et les deux autres sœurs qui le regardaient, en attente. Flinn et Narishma continuèrent à s’appliquer à ce qu’ils étaient censés faire, un quart d’œil sur le vaisseau, et le reste sur les rives de la rivière, la cité sur l’une et les greniers à demi reconstruits sur l’autre. Un vaisseau au milieu du courant était un point vulnérable si l’un des Réprouvés décidait de frapper. D’ailleurs, tous les endroits étaient dangereux. Rand ne comprenait pas pourquoi l’un d’eux n’avait pas encore essayé de faire écrouler sur lui le Palais du Soleil.
Min lui prit le bras, et il sursauta.
— Je suis désolé, dit-il. Je n’aurais pas dû vous laisser seule.
— Ça ne fait rien, fit-elle en riant. Merana est déjà au travail. Je crois qu’elle veut vous apporter le plus beau corsage d’Harine, et peut-être aussi le suivant. La Maîtresse-des-Vagues avait l’air d’un lapin pris entre deux furets.
Rand hocha la tête. Le Peuple de la Mer était à lui, ou tout comme. Peu importait si le Cor de Valère était à la Tour Blanche. Il était ta’veren. Il était le Dragon Réincarné et le Coramoor. Le soleil paraissait loin de son zénith.
— Le jour est encore jeune, Min.
Il pouvait tout faire.
— Voudriez-vous me voir calmer les rebelles ? Je vous parie mille couronnes contre un baiser qu’elles sont à moi avant le coucher du soleil.
35
Dans les bois
Assise en tailleur sur le lit, Min regardait Rand, en bras de chemise, fouiller dans l’immense armoire incrustée d’ivoire. Comment pouvait-il dormir dans cette chambre, au milieu de cet ameublement noir et lourd ? Distraitement, une partie de son esprit enleva tous ces meubles, les remplaçant par d’autres qu’elle avait vus à Caemlyn, sculptés et ornés de dorures discrètes, avec des tentures et des rideaux clairs, qui seraient moins oppressants. Bizarre ; elle ne s’était jamais beaucoup intéressée aux meubles ni aux rideaux. Mais il y avait là une tapisserie représentant une bataille, avec un épéiste isolé entouré d’ennemis et sur le point d’être abattu ; elle devait disparaître.
Une expression résolue dans ses yeux bleus comme le ciel du matin, sa chemise blanche comme neige se tendit sur son large dos quand il plongea la main au fond de l’armoire. Il avait de très belles jambes, des mollets magnifiques, que mettaient en valeur ses chausses collantes et ses bottes retournées. Parfait, il fronçait les sourcils, se passant la main dans ses cheveux aux reflets roux, qu’aucun brossage ne parvenait à discipliner ; ils bouclaient légèrement sur sa nuque et autour de ses oreilles. Elle n’était pas de ces sottes qui jettent leur cervelle aux pieds d’un homme en même temps que leur cœur. C’était juste que, parfois, près de lui, réfléchir clairement était un poil difficile. Rien de plus.
Tunique après tunique de soie brodée furent sorties de l’armoire et jetées par terre, par-dessus celle qu’il portait sur le vaisseau du Peuple de la Mer. Les négociations pouvaient-elles se conduire aussi bien sans sa présence de ta’veren ? Si seulement elle avait une vision exploitable du Peuple de la Mer. Comme toujours à ses yeux, des images et des auras colorées papillotaient autour de lui, dont la plupart disparaissaient trop vite pour qu’elle les distingue nettement, toutes sauf une sans aucun sens pour le moment. Cette vision surgissait et se dissipait cent fois par jour, et, quand Mat et Perrin étaient là, ils figuraient aussi dedans, parfois avec d’autres personnes, surmontés d’une ombre gigantesque qui avalait des milliers et des milliers de minuscules lumières, comme des lucioles qui s’y jetaient en une tentative d’éclairer les ténèbres. Aujourd’hui, il y avait d’innombrables milliers de lucioles, mais l’ombre semblait plus vaste. Cette vision représentait sa bataille contre l’Ombre, mais il ne voulait presque jamais savoir ce qu’elle signifiait. Non qu’elle eût pu le dire, sauf que l’ombre semblait toujours gagner, à un degré ou à un autre. Elle soupira de soulagement quand l’image disparut.
Un petit pincement de remords la fit changer de position sur le couvre-lit. Elle ne lui avait pas vraiment menti en lui disant qu’elle ne lui avait rien caché de ses visions. Pas vraiment. À quoi bon lui dire qu’il échouerait presque certainement sans une femme qui était morte ? Il déprimait déjà assez facilement sans ça. Elle devait lui remonter le moral, lui réapprendre à rire. Sauf que…
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, Rand.
Cette remarque était peut-être une erreur. Les hommes étaient d’étranges créatures à tant d’égards ; une minute ils écoutaient les conseils raisonnables, et la suivante ils faisaient le contraire. Délibérément le contraire, semblait-il. Pour une raison inconnue, elle se sentait… protectrice… envers ce grand gaillard qui aurait pu la soulever d’une seule main. Et sans même avoir à canaliser.
— Ne voudriez-vous pas plutôt me réconforter de nouveau ?
Il s’interrompit brusquement, une tunique rouge brodée d’argent dans les mains, oubliée.
Elle espéra qu’elle n’avait pas rougi. Le réconfort. D’où lui était venue cette idée ? se demanda-t-elle. Les tantes qui l’avaient élevée étaient douces et gentilles, mais elles ne plaisantaient pas sur les bienséances. Elles désapprouvaient qu’elle porte des chausses, qu’elle travaille aux écuries, occupation qui lui plaisait le plus, vu qu’elle la mettait en contact avec les chevaux. Elle savait parfaitement ce qu’elles auraient pensé de ce genre de réconfort, avec un homme dont elle n’était pas l’épouse. Si elles l’apprenaient jamais, elles feraient tout le voyage depuis Baerlon pour l’écorcher vive. Et lui aussi, naturellement.