La Sagette pinça les lèvres ; il la voyait presque se demander si elle devait appeler les Vierges. Bera lança à Amys un regard hésitant, angoissé, tandis que Kiruna lui tournait le dos en rougissant. Lentement, il se dirigea vers l’armoire. Lentement, parce qu’il craignait de donner à Cadsuane l’occasion de le fesser s’il se déplaçait trop vite.
— Peuh ! grommela-t-elle. Je devrais vraiment botter le postérieur de ce garçon.
Quelqu’un poussa un grognement, qui pouvait être acquiescement à ce qu’elle disait ou désapprobation de ce qu’il faisait.
— Ah, mais c’est un si joli derrière, ironisa quelqu’un avec l’accent chantant du Murandy.
Ce devait être Corele.
Heureusement qu’il avait la tête dans l’armoire. Peut-être que les Vierges ne l’avaient pas rendu aussi impudique qu’il le croyait. Par la Lumière ! Il avait les joues brûlantes comme une fournaise. Espérant que les mouvements de l’habillage dissimuleraient ses vacillations, il enfila ses vêtements à la hâte. Son épée était appuyée au fond de l’armoire, le ceinturon enroulé autour du fourreau en peau de sanglier. Il en toucha le long manche, puis retira sa main.
Pieds nus, il se retourna vers les autres en finissant de lacer sa chemise. Min était toujours assise en tailleur sur le lit, en chausses moulantes de soie verte, et, à son expression, incapable de se décider entre l’approbation et la frustration.
— J’ai besoin de parler avec Dashiva et les autres Asha’man. Seul.
Min descendit du lit, et, courant à lui, le serra dans ses bras. Pas fort, à cause de son bandage.
— J’ai attendu trop longtemps pour vous voir de nouveau éveillé, dit-elle, lui glissant un bras autour de la taille. J’ai besoin de rester près de vous.
Elle accentua légèrement cette dernière remarque ; elle devait avoir eu une vision. Ou peut-être qu’elle voulait juste le soutenir ; son bras semblait lui offrir un soutien. Quoi qu’il en soit, il acquiesça de la tête ; il n’était pas tellement solide sur ses jambes. Posant une main sur son épaule, il réalisa soudain qu’il ne désirait pas que les Asha’man se rendent compte de sa faiblesse, pas plus que Cadsuane ou Amys.
Bera et Kiruna saluèrent à contrecœur, puis se dirigèrent vers la porte, mais hésitèrent en voyant qu’Amys ne bougeait pas.
— Tant que vous n’avez pas l’intention de quitter cette chambre, dit la Sagette, pas du tout comme si elle s’adressait au Car’a’carn.
Rand leva un pied nu.
— Est-ce que j’ai l’air d’aller quelque part ?
Amys renifla, mais, avec un regard à Adley, elle réunit Bera et Kiruna et elles sortirent.
Cadsuane et les deux autres ne mirent qu’un instant de plus à s’en aller. La Verte grisonnante regarda Adley, elle aussi. Ce n’était un secret pour personne qu’il s’était absenté de Cairhien pendant des jours.
Elle s’arrêta à la porte.
— Ne faites rien d’imprudent, mon garçon, recommanda-t-elle, du ton d’une tante sévère menaçant un neveu paresseux, sans grand espoir d’être entendue.
Samitsu et Corele sortirent derrière elle, répartissant leurs froncements de sourcils entre lui et les Asha’man. Quand elles eurent disparu, Dashiva éclata de rire, d’un rire rauque, dodelinant de la tête ; il avait l’air amusé.
Rand s’écarta de Min pour ramasser ses bottes près de l’armoire et prendre une paire de bas roulée à l’intérieur.
— Je vous rejoins dans l’antichambre dès que j’aurai enfilé mes bottes, Dashiva.
L’Asha’man sursauta. Il fronçait les sourcils sur Adley.
— À vos ordres, mon Seigneur Dragon, dit-il, poing sur le cœur.
Rand attendit que les quatre hommes soient dehors, puis il s’assit, soulagé, et se mit à enfiler ses bas. Il était certain que ses jambes étaient plus solides juste parce qu’il était levé et marchait. Plus fermes, mais elles ne le supportaient toujours pas très bien.
— Êtes-vous sûr que c’est sage ? dit Min, s’agenouillant près de son fauteuil, et il la gratifia d’un regard réprobateur.
S’il avait parlé dans son sommeil pendant ces deux jours, les Aes Sedai auraient su. Amys aurait dit à Enaila, Somera et cinquante autres Vierges d’attendre son réveil.
Il tira ses bas jusqu’en haut.
— Avez-vous eu une vision ?
Min s’assit sur ses talons, croisa les bras et le regarda sévèrement. Au bout d’un moment, elle constata que ça ne lui faisait aucun effet, et elle soupira.
— C’est Cadsuane. Elle veut vous enseigner quelque chose, à vous et aux Asha’man. À tous les Asha’man, je veux dire. C’est quelque chose que vous devez savoir, mais je ne sais pas ce que c’est, sauf qu’aucun de vous n’aimera l’apprendre d’elle. Vous n’aimerez pas ça du tout.
Rand s’immobilisa, une botte à la main, puis y enfonça son pied. Qu’est-ce que Cadsuane, ou n’importe quelle Aes Sedai, pouvait enseigner aux Asha’man ? Les femmes ne pouvaient rien apprendre aux hommes, ni les hommes aux femmes, c’était une vérité aussi intangible que le Pouvoir Unique lui-même.
— Nous verrons, dit-il simplement.
À l’évidence, Min ne fut pas satisfaite de cette réponse. Elle savait ce qui arriverait, et lui aussi ; elle ne se trompait jamais. Mais qu’est-ce que Cadsuane pouvait bien lui enseigner ? Qu’est-ce qu’il lui permettrait de lui enseigner ? Devant cette femme, il manquait d’assurance, mal à l’aise comme il ne l’avait jamais été depuis la chute de la Pierre de Tear. Tapant du pied pour l’enfoncer dans sa deuxième botte, il sortit son ceinturon de l’armoire, et une tunique rouge brodée d’or, celle qu’il portait pour aller voir le Peuple de la Mer.
— Quel marché Merana a-t-elle conclu pour moi ? demanda-t-il, et elle émit un bruit de gorge exaspéré.
— Aucun jusqu’à présent, répliqua-t-elle avec impatience. Elle et Rafela n’ont pas quitté le vaisseau depuis notre départ, mais elles ont envoyé une demi-douzaine de messagers demander si vous vous sentez assez bien pour revenir. Je crois que les négociations ne se sont pas bien passées sans vous. C’est trop espérer de croire que c’est là que nous allons, je suppose.
— Pas encore, fit-il.
Min ne dit rien, mais poings sur les hanches et haussant un sourcil, son silence était éloquent.
Enfin, elle saurait tout bien assez tôt.
Dans l’antichambre, tous les Asha’man bondirent hors de leurs fauteuils, sauf Dashiva, quand Rand apparut avec Min. Regardant dans le vague et parlant tout seul, Dashiva ne s’aperçut pas de leur présence avant qu’ils n’atteignent le Soleil Levant incrusté dans le sol, et alors il cligna des yeux plusieurs fois avant de se lever.
Rand s’adressa à Adley tout en fermant la boucle en forme de Dragon de son ceinturon.
— L’armée a déjà atteint les contreforts de l’Illian ?
Il avait envie de s’asseoir dans un fauteuil doré, mais il résista à la tentation.
— Comment ? Il aurait dû falloir plusieurs jours de plus. Dans le meilleur des cas.
Flinn et Narishma eurent l’air aussi stupéfaits que Dashiva ; aucun d’eux n’avait su où s’étaient rendus Adley et Hopwill – ou Morr. Décider à qui faire confiance était toujours difficile et la confiance était comme une lame de rasoir.
Adley se redressa, quelque chose dans les yeux sous ses épais sourcils. Il avait vu le loup, comme ils disaient au Cairhien.
— Le Haut Seigneur Weiramon a laissé l’infanterie en arrière, et a pressé de l’avant avec la cavalerie, dit-il avec raideur. Les Aiels ont suivi, naturellement.
Il fronça les sourcils.
— Hier, nous avons rencontré des Aiels. Des Shaidos, je ne sais pas comment ils sont arrivés là. Ils étaient peut-être neuf ou dix mille en tout, mais ils ne semblaient pas accompagnés de Sagettes pouvant canaliser, et ils ne nous ont pas vraiment retardés. Nous avons atteint les forts des montagnes aujourd’hui à midi.