L’un d’eux frappa sa botte au talon, le traversa, et il s’entendit hurler en tombant. Ce n’était pas sa souffrance, dans son flanc ni dans son pied. Pas sa souffrance à lui.
Roulant sur le dos, il vit les vestiges de ces filaments, brûlant toujours comme des fils rouges, encore assez forts pour tisser le Feu et l’Air d’une façon qu’il ignorait jusque-là. Assez pour indiquer exactement la direction dont ils venaient. Des trous noirs dans le sol et dans le stuc très orné du haut plafond sifflèrent et craquèrent bruyamment au contact de l’air.
Il leva les mains et tissa le malefeu. Commença à le tisser. La joue d’un autre lui parut cuisante au souvenir d’une gifle, et la voix de Cadsuane siffla et crépita dans sa tête comme les trous qu’avaient faits les filaments. Jamais plus, mon garçon ; vous ne ferez plus jamais ça. Il lui sembla entendre Lews Therin gémir au loin de peur de ce qu’il allait faire, et qui avait déjà une fois failli détruire le monde. Tous les flots, sauf le Feu et l’Air, retombèrent, et il tissa comme il avait vu tisser les filaments. Un millier de fins poils rouges fleurirent dans ses mains, se déployant légèrement en s’élevant vers le haut de la salle. Une étendue de plafond de deux pieds de diamètre tomba dans une pluie de poussière et de plâtre.
Il se dit, mais seulement après l’avoir fait, qu’il y avait peut-être quelqu’un entre lui et Sammael. Il avait l’intention de tuer Sammael le jour même, mais s’il pouvait y parvenir sans tuer personne d’autre… Le tissage s’évanouit quand il se remit debout une fois de plus, et boitilla vivement vers les hautes portes latérales, chaque panneau serti de neuf abeilles dorées de la taille de son poing.
Un léger Flot d’Air, trop faible pour être détecté à cette distance, poussa une porte qui s’ouvrit avant qu’il ne l’atteigne. Clopinant dans le couloir, il tomba sur un genou. Cet autre homme avait le flanc en feu, son talon le faisait souffrir le martyre. Rand tira son épée et s’appuya dessus, en attente. Un individu glabre, aux joues roses rebondies, passa la tête à un tournant pour jeter un coup d’œil ; une assez grande partie de sa tunique était visible pour l’identifier comme un domestique. Du moins, une tunique verte d’un côté et jaune de l’autre ressemblait bien à une livrée. Il vit Rand, et, très lentement, comme s’il pensait qu’il passerait inaperçu s’il se déplaçait avec assez de lenteur, il glissa hors de vue. Tôt ou tard, Sammael devrait…
— Illian m’appartient !
La voix se répercuta en échos, venant de toutes les directions, et Rand jura. Ce devait être le même tissage qu’il avait lui-même utilisé sur la place, ou quelque chose de très semblable ; cela demandait si peu de Pouvoir qu’il n’aurait peut-être pas senti le flot s’il avait été à dix toises de l’homme.
— Illian est moi ! Je ne détruirai pas ce qui m’appartient en vous tuant, et je ne vous laisserai pas le détruire non plus. Vous avez le cran de venir me poursuivre ici ? Avez-vous le courage de me suivre une fois de plus ?
Une nuance légèrement moqueuse s’insinua dans cette voix tonnante.
— Avez-vous le courage ?
Quelque part au-dessus de lui, un portail s’ouvrit et se referma ; Rand ne douta pas de ce que c’était.
Le courage ? Avait-il le courage ?
— Je suis le Dragon Réincarné, marmonna-t-il, et je vais vous tuer.
Tissant un portail, il se retrouva plusieurs étages plus haut.
C’était un autre couloir, décoré de tapisseries représentant des bateaux en mer. Tout au bout, brillaient les derniers rayons du soleil à travers une galerie à colonnades. Le résidu du portail de Sammael flottait encore en l’air, les flots qui se dissipaient semblables à des fantômes luisant faiblement. Mais pas si faiblement que Rand ne les distinguât pas. Il commença à tisser, puis s’arrêta. Il avait sauté là sans penser à un piège. S’il copiait exactement ce qu’il voyait, il ressortirait au même endroit que Sammael, ou si près que ça ne ferait aucune différence. Mais avec juste une petite altération… impossible de savoir si le changement serait de cinquante pas ou de cinq cents, mais l’un ou l’autre serait assez proche.
L’entaille argentée commença à tourner en s’ouvrant, révélant des ruines de grandeur enveloppées d’ombre, pas tout à fait aussi sombres que le couloir. Vu à travers le portail, le soleil était une tranche de rouge légèrement plus large, à demi cachée par un dôme effondré. Il connaissait cet endroit. La dernière fois qu’il y était venu, il avait mentalement ajouté un nom à la liste des Vierges ; la première fois, Padan Fain avait suivi et était devenu plus qu’un Ami du Ténébreux, pire qu’un Ami du Ténébreux. Que Sammael fût revenu à Shadar Logoth semblait ramener au point de départ à plus d’un titre. Il n’y avait pas de temps à perdre maintenant que le chemin était forcé. Avant que le portail ne soit totalement ouvert, il le franchit en courant et entra dans la cité ravagée autrefois nommée Aridhol, courant en clopinant tout en lâchant le tissage, ses bottes crissant sur le pavement défoncé et les feuilles mortes.
Il tourna vivement le premier coin. Le sol trembla sous ses pieds tandis que des grondements de tonnerre retentissaient derrière lui, des éclairs fulgurant en succession rapide dans la pénombre du crépuscule ; il sentit le déferlement de la Terre, du Feu et de l’Air. Braillements et hurlements s’élevèrent des effondrements. Le saidin pulsant en lui, il s’éloigna en boitillant sans regarder en arrière. Il courut, et, avec le Pouvoir qui l’emplissait, il voyait nettement même dans le noir.
La grande cité se déployait autour de lui, avec ses immenses palais de marbre, chacun surmonté de quatre ou cinq dômes de formes différentes colorés en rouge par le soleil couchant, ses fontaines et statues de bronze à tous les carrefours, et ses longues colonnades se terminant par des tours s’élançant vers le ciel. Enfin, qui s’élançaient quand elles étaient restées intactes ; plus d’une se terminait par des murs en dents de scie. Pour chaque dôme encore indemne, il y en avait dix crevés comme des coquilles d’œuf, le sommet rasé ou un côté effondré. Les statues renversées étaient cassées, et d’autres encore sur leur piédestal n’avaient plus de tête ou de bras. L’ombre qui s’approfondissait ensevelissait rapidement des collines de gravats, les rares arbres rabougris qui s’accrochaient encore aux pentes, tendant leurs formes tourmentées vers le ciel comme des doigts brisés.
Un éventail de briques et de pierres se déployait en travers de la rue devant ce qui avait peut-être été un petit palais ; la moitié de sa façade manquant, l’autre moitié à colonnes penchait vers la rue évoquant un ivrogne. Il s’arrêta au milieu de la chaussée, juste avant l’éventail, attendant qu’un autre utilise le saidin, s’efforçant de le sentir. Longer les murs n’était pas une bonne idée, et pas seulement parce que n’importe quel édifice pouvait s’écrouler n’importe quand. Mille yeux invisibles semblaient observer des fenêtres semblables à des orbites évidées, guetter avec une excitation presque palpable. Il sentit vaguement la nouvelle blessure de son flanc battre, brûlure faisant écho au mal qui s’accrochait à la poussière même de Shadar Logoth. La vieille brûlure se ferma comme un poing. La douleur de son pied paraissait très lointaine. Plus proche, le Vide lui-même pulsait autour de lui, souillure du Ténébreux sur le saidin, battant en mesure avec l’entaille du couteau dans ses côtes. Endroit dangereux de jour, que Shadar Logoth. De nuit…