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— Tâchez de ne pas trop parler du danger – vous savez comme elle est têtue – mais vous ne devez pas y penser. Si c’est nécessaire, protégez-la sans qu’elle s’en rende compte.

Il ne dit rien, ne la regarda pas. À sa place, elle lui aurait posé cent questions.

— Lan, quand vous la retrouverez, dites-lui que Myrelle lui transmettra votre lien dès que vous pourrez vous réunir tous les trois.

Elle avait pensé lui donner cette information elle-même, mais il semblait préférable de ne pas avertir Nynaeve de sa venue. Elle était aussi follement éprise de lui que… que… que je le suis de Gawyn, pensa-t-elle avec tristesse. Si Nynaeve savait qu’il était en route, elle ne penserait plus à rien d’autre. Avec la meilleure volonté du monde, elle laisserait tout le poids des recherches retomber sur Elayne. Non qu’elle se mette à passer son temps à rêvasser. Mais si elle continuait les recherches, ce serait sans rien voir.

— Vous m’écoutez, Lan ?

— Palais Tarasin, dit-il d’une voix plate. Hôte de la Reine Tylin. Nynaeve, peut-être qu’elle est en danger. Têtue, comme si je ne le savais pas.

Alors il la regarda, et elle le regretta presque. Elle était pleine de la saidar, pleine de chaleur, de joie et de pouvoir, pleine de vie, mais quelque chose d’âpre et de primitif rageait dans les yeux bleus et froids de Lan, le refus de la vie. Ses yeux étaient terrifiants.

— Je lui dirai tout ce qu’elle a besoin de savoir. Vous voyez, j’écoute.

Elle s’obligea à soutenir son regard sans broncher, mais il se détourna une fois de plus. Il avait une marque dans le cou, une meurtrissure. Peut-être – seulement peut-être – une morsure. Devait-elle le mettre en garde, lui dire qu’il n’avait pas à être trop… précis… sur la situation entre lui et Myrelle ? L’idée la fit rougir. Elle s’efforça de ne pas voir la morsure, mais maintenant qu’elle l’avait remarquée, elle ne voyait rien d’autre. D’ailleurs, il ne serait pas si bête. On ne pouvait pas attendre d’un homme qu’il soit très raisonnable, mais même les hommes n’étaient pas écervelés à ce point.

En silence, ils continuèrent à flotter, se mouvant sans bouger. Elle ne craignait pas que les Réprouvés – ou n’importe qui d’autre – apparaissent brusquement ici. Planer avait ses bizarreries, dont certaines assuraient la sécurité et l’intimité. Si deux sœurs tissaient deux Portails au même endroit à quelques instants d’écart, prévoyant de Planer vers le même lieu, elles ne se voyaient pas l’une l’autre, pas à moins d’aller exactement à la même place, avec des ondes exactement identiques, et ce n’était pas aussi facile à réaliser qu’il le semblait.

Au bout d’un moment – difficile d’en préciser la durée, mais largement au-dessous de la demi-heure, à son avis –, la barge s’arrêta soudain. Rien ne changea dans ses perceptions, ni dans les ondes qu’elle tenait. Elle sut simplement qu’un instant, ils filaient à toute vitesse dans le noir, et que l’instant suivant, ils étaient immobiles. Ouvrant un Portail juste à l’avant de la barge – elle ne savait pas exactement où déboucherait un Portail dégagé à la poupe, et franchement, elle n’était pas pressée de le découvrir ; Moghedien avait trouvé l’idée terrifiante – elle fit signe à Lan d’avancer. La barge n’existait qu’aussi longtemps qu’elle se trouvait dessus, autre point commun avec le Tel’aran’rhiod.

Il déverrouilla la grille du ferry, conduisant Mandarb par la bride, et quand elle le suivit, il était déjà en selle. Elle laissa le Portail ouvert pour son retour. Dans toutes les directions s’étendaient des collines ondulant doucement, couvertes d’herbe fanée. Pas un arbre en vue, rien de plus que des broussailles desséchées. Les sabots de l’étalon soulevaient des tourbillons de poussière. Dans le ciel sans nuages, le soleil matinal chauffait encore davantage que dans le Murandy. Vers le sud et vers l’ouest, des vautours aux longues ailes tournaient au-dessus de quelque chose.

— Lan, commença-t-elle, désirant s’assurer qu’il comprenait ce qu’il devait dire à Nynaeve, mais il ne lui laissa pas le temps de continuer.

— Cinq ou six jours, dites-vous, remarqua-t-il, scrutant la campagne vers le sud. Elle sera en sécurité, je vous le promets.

Mandarb piaffait d’impatience, comme son maître, mais Lan le retenait facilement.

— Vous avez fait beaucoup de chemin depuis le Champ d’Emond.

Le visage toujours impassible, il abaissa sur elle un regard chaleureux.

— Maintenant, vous avez de l’emprise sur Myrelle et Nisao. Refusez de discuter avec elles. C’est vous qui commandez, Mère. Il faut rester vigilante.

Sur ce, il s’inclina légèrement, talonna Mandarb qu’il conduisit au pas juste assez loin pour ne pas la couvrir de poussière quand il partit au galop.

Le regardant filer vers le sud, elle referma la bouche. Très bien. Tout à l’heure, pendant son numéro d’escrime, il avait tout remarqué et tout compris. Apparemment, même des choses qu’il n’aurait pas pu soupçonner avant de la voir avec l’étole. Nynaeve n’avait qu’à bien se tenir ; elle croyait toujours les hommes plus bêtes qu’ils ne l’étaient réellement.

— Au moins, il ne peut rien leur arriver de grave, dit-elle tout haut.

Lan atteignit le sommet d’une colline et disparut sur l’autre versant. Si un danger les menaçait vraiment à Ebou Dar, Nynaeve ou Elayne l’aurait prévenue. Elles ne se rencontraient pas souvent – elle avait tout simplement trop à faire – mais elles avaient convenu d’un moyen de laisser un message dans le Salidar du Tel’aran’rhiod quand c’était indispensable.

Une rafale qui aurait pu sortir d’un four souleva un nuage de poussière. Prise d’une quinte de toux, elle se couvrit la bouche d’un coin de son étole rayée d’Amyrlin, et, franchissant le Portail, battit en retraite sur son ferry. Le voyage de retour fut silencieux, ennuyeux ; elle ne cessa de se demander si elle avait bien fait de missionner Lan, si elle n’aurait pas dû prévenir Nynaeve. Ce qui est fait est fait, ne cessait-elle de se répéter, mais sans se rassurer.

Quand elle fut de retour dans la dépression sous les chênes, le troisième Lige de Myrelle, Avar Hachami – nez busqué, épaisses moustaches grisonnantes évoquant des cornes inversées – avait rejoint les autres. Les quatre Gaidins étaient en plein travail, les tentes démontées et soigneusement pliées. Nicola et Areina allaient et venaient au petit trot, chargeant dans la charrette tout l’attirail du camp, depuis les couvertures jusqu’aux marmites. Elles trottaient vraiment, sans faire de pause, mais surveillaient à moitié Siuan et les deux autres sœurs, debout près des arbres. Pour leur part, les Liges accordaient aux trois Aes Sedai bien plus que la moitié de leur attention ; on aurait dit qu’ils pointaient les oreilles.

— … ne pas me parler sur ce ton, Siuan, disait Myrelle.

Non seulement assez fort pour qu’on l’entende de l’autre côté de la clairière, mais d’une voix assez glaciale pour rafraîchir le temps. Bras croisés, elle se redressait de toute sa taille, impérieuse à exploser.

— Vous m’entendez ? Jamais plus !

— Avez-vous perdu toute décence, Siuan ? dit Nisao, les mains crispées dans ses jupes en une vaine tentative pour les empêcher de trembler, aussi véhémente que Myrelle était glaciale. Si vous avez totalement oublié les rudiments de la politesse, on peut vous rafraîchir la mémoire !

Les mains sur les hanches, Siuan les défiait d’un regard furibond.

— Je… Je suis seulement…

Quand elle vit Egwene approcher, soulagée, elle s’épanouit, comme une fleur au printemps.

— Mère…, dit-elle, presque haletante, j’exposais simplement les pénalités possibles.

Elle prit une profonde inspiration et poursuivit avec plus d’assurance.